Réarmement démographique : qu’entend-on au juste par là ?

Rénovation des règles budgétaires de l’UE: est-ce si important?
28 janvier 2024

Réarmement démographique : qu’entend-on au juste par là ?

Dans sa conférence de presse du 16 janvier 2024, le Président de la République a évoqué la nécessité d’un « réarmement démographique » du pays, proposant ensuite des mesures anodines et consensuelles, lutte contre l’infertilité, institution d’un congé de naissance et développement des places de garde de la petite enfance (+100 000).

Il faut apprécier différemment les mesures promises (elles sont estimables, tout en venant bien tard et en restant très incertaines) et le terme utilisé pour désigner l’ambition poursuivie, lourd de consonnances nationalistes.

Sur les mesures, la lutte contre l’infertilité et l’institution d’un congé de naissance qui serait de droit jusqu’aux 6 mois de l’enfant sont sans doute bienvenues. Cette dernière mesure est pour autant encore mal définie : elle supprimerait l’actuel congé parental qui peut aller jusqu’à 3 ans et qui correspond à une prestation de montant fixe ; elle serait mensuellement de meilleur niveau (proportionnelle au salaire) mais plus courte. Pourquoi pas ?

Toutefois, prétendre que ces deux mesures vont développer la natalité est plutôt osé.

La seule mesure qui puisse avoir, selon les études, un (modeste) impact sur la natalité est la création de places de garde de la petite enfance. Rappelons que cette création ne relève pas de l’État mais de l’action combinée de la branche famille de la sécurité sociale et des collectivités territoriales, action facultative qui n’est pas inscrite dans une loi. Le premier quinquennat Macron ne s’est guère intéressé à ce dossier, dans un contexte où, pendant le quinquennat précédent, seules 60 000 places supplémentaires de garde collective ont été créées. Selon les chiffres de la DREES, l’offre de garde collective ne s’est accrue par la suite, de 2017 à 2022, que de moins de 22 000 places (c’est très peu) alors que, parallèlement, le nombre de places offertes par les assistantes maternelles diminuait fortement, de 100 000 environ d’après les estimations ministérielles. Les besoins de garde non satisfaits, estimés à 275 000 en 2018 par le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, se sont donc sans doute accrus depuis lors. Un peu tardivement, ce constat conduira le candidat E. Macron à inscrire dans son programme, en 2022, la création d’un service public de la petite enfance, comme son prédécesseur F. Hollande l’avait fait avant lui mais sans donner suite. En théorie, un tel service est créé pour garantir à tout parent l’offre d’une place de garde, un peu comme le service public de l’éducation ne peut refuser un élève. La récente loi plein emploi évoque bien la création d’un service public de la petite enfance mais en se contentant d’investir les communes de sa gouvernance, ce qui ne dit rien sur les obligations du service : il appartiendra sans doute aux communes de mesurer les besoins mais, pour l’instant, sans garantie d’offre aux familles, ce qui ne mène pas loin. Le réveil d’Emmanuel Macron est donc sur ce point tardif, les contours en sont flous et le risque existe que la création d’un nouveau « service public » soit un trompe-l’œil, voire un attrape-couillons.

En tout état de cause, la naissance d’un enfant étant un projet de long terme qui obéit à des motivations complexes, il est en général admis qu’aucune mesure financière ou matérielle ne le déclenche mécaniquement. Il faut s’assurer plutôt qu’un tel projet, s’il existe, n’est pas sacrifié pour des raisons matérielles ou financières. En l’occurrence, les mesures prises restent, pour l’instant, de l’affichage et soutenir que la natalité va se redresser grâce à elles relève du bobard.

Quant à la dénomination de la mesure (« réarmement démographique »), elle soulève encore plus de réserves.

D’abord parce que la France n’est pas en crise sur le plan démographique. Sa population (68,4 millions) a continûment augmenté et continue d’augmenter. Sur le long terme, le rythme a, c’est vrai, évolué : la France est passée progressivement d’un rythme de progression égal ou supérieur à 0,5 % par an, constaté jusqu’en 2013, à un rythme compris, ces dernières années, entre 0,3 et 0,4 %. Mais la croissance reste nette. Dans le futur, les projections démographiques de l’Insee à horizon 2070 tablent sur une population qui augmenterait jusqu’en 2044 (culminant à 69,3 millions) avant de commencer à baisser pour atteindre en 2070 68,1 millions : toutefois, les prévisions sont d’autant plus incertaines qu’elles sont lointaines, puisque les hypothèses démographiques ont alors un effet cumulatif.  Les projections de 2070 sont donc, de l’aveu même de l’Insee, sujettes à caution.

Si l’on établit des comparaisons, l’appréciation est moins bonne pour l’ensemble européen : l’augmentation de la population a certes été forte depuis 60 ans (de 354 à 448 millions d’habitants de 1960 à 2022) mais, en 2022, 7 pays du sud et de l’est de l’Europe ont vu leur population diminuer (Italie, Grèce, Slovaquie, Pologne, Roumanie, Hongrie, Lettonie), soit légèrement (-0,4 en Slovaquie), soit plus nettement (-3,2 en Pologne).

En France, le terme « réarmement » n’est donc pas approprié : la démographie va bien. Son utilisation renvoie en réalité à la vieille analyse de l’extrême droite qui met l’accent sur la différence entre le solde naturel et le solde migratoire, les deux composantes de l’augmentation de la population. En France, aujourd’hui, le solde naturel s’effrite (il est passé de 280 000 à son pic en 2010 à 50 000, solde provisoire en 2023) et le solde migratoire ne diminue pas, sachant qu’il est très difficile à mesurer sur le court terme : il est estimé (encore est-ce provisoire) à 166 000 en 2022, avec des mouvements très irréguliers selon les années. Naturellement, ces soldes sont par nature d’interprétation compliquée : le solde naturel (différence entre les naissances et les décès) dépend certes des naissances mais il est fortement influencé par les décès (or ceux-ci augmentent et continueront d’augmenter avec le vieillissement) et ne correspond nullement aux naissances des Français « de souche » (ce sont les naissances constatées en France, dans des ménages de Français, d’étrangers ou d’immigrés). Le solde migratoire ne correspond pas à l’installation d’étrangers en France mais intègre les départs et les retours sur le territoire français des personnes de nationalité française (expatriés et rapatriées). Pour autant, l’instrumentalisation de ces chiffres conduit à en simplifier le sens, voire à le fausser : plus de naissances en France, ce serait plus de petits Français (le « réarmement »). Plus de migrants, ce serait non pas une contribution à l’économie et au financement de la protection sociale mais un danger culturel qui nécessiterait « un réarmement », pour au moins équilibrer les sources d’augmentation de la population. Cela frôle la xénophobie…

Le  Président, en utilisant le terme « réarmement », se comporte simplement comme un nationaliste borné qui veut plus de petits Français. Pour un Président qui se présentait comme ouvert au monde en 2017, c’est une évolution un peu renversante…