Le rapport annuel SECTEN 2024 qui présente les résultats de l’inventaire annuel des émissions des gaz à effet de serre et des polluants mentionne une inquiétude sur la baisse de l’absorption constatée de 2014 à 2017 par le secteur UTCATF (Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et des forêts), tout en reconnaissant son incapacité à actualiser ces données. L’on sait donc seulement que la capacité d’absorption de ce secteur est passée de -45 Mt CO2e dans les années 2000 à -19 Mt CO2e en 2017. Selon les estimations du CITEPA, elle serait aujourd’hui inférieure à ce niveau. La gestion des sols agricoles mais aussi celle des forêts françaises sont pourtant décisives pour l’atteinte des objectifs 2030 et 2050 de baisse des GES. Or, s’agissant des forêts, la deuxième édition du rapport de l’Observatoire des forêts françaises publiée en mai 2025 est très inquiétante : doublement de la mortalité des arbres, ralentissement de leur croissance, affaiblissement important de la capacité du puits de carbone forestier, passée de -67 Mt CO2e en 2013 à -37 Mt CO2e dix ans plus tard, soit 30 Mt en moins.
Il y a aujourd’hui débat sur la manière de lutter contre cette baisse.
Le responsable par intérim du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), structure créée auprès du Premier ministre après les présidentielles de 2022 pour définir les objectifs écologiques du pays et en suivre la réalisation, a publié chez Terra nova, en avril 2025, une note qui fait état de son désaccord avec les décisions gouvernementales sur ce sujet. Ce manquement au devoir de réserve qui s’impose en règle générale aux agents publics est révélateur d’un grand malaise : le SGPE s’est révélé être une structure alibi, qui n’a pas réussi à influer sur la politique gouvernementale et, par ailleurs, les choix gouvernementaux relatifs à la gestion des forêts sont trop vivement contestés par les écologistes pour que le SGPE taise ses désaccords.
Que dit la tribune publiée ? Elle rappelle que l’État a mis en place en 2023, pour améliorer l’efficacité du puits de carbone forestier et lutter contre le réchauffement climatique, une politique généreuse de subventions publiques. Ainsi, un Fonds de renouvellement forestier a été créé pour subventionner les replantations d’arbre : en 2022, après des incendies ravageurs pour la forêt, E. Macron avait évoqué la replantation d’un milliard d’arbres pour régénérer la forêt française. En complément, l’État a encouragé l’installation de chaudière et de chaufferies biomasse utilisant le bois ou ses dérivés comme énergie.
La note entend « réinterroger » ces axes de politique publique et démontrer la nécessité de les corriger.
Il s’avère que l’argent distribué par le fonds de renouvellement forestier a subventionné massivement des plantations d’arbres « en plein », intervenant après des « coupes rases » (abattage de la totalité des arbres d’une parcelle). Or, si cette technique vaut pour les parcelles incendiées et peut se justifier pour les parcelles attaquées par certains insectes, il vaut mieux recourir à d’autres solutions pour des forêts vulnérables au réchauffement mais saines et surtout pour des forêts résistantes mais sans intérêt économique et que les industriels veulent transformer en espaces forestiers rentables. Le recours systématique aux coupes rases avant replantation a pour conséquence qu’une part des subventions versées (que la note chiffre à 37 % pour un des plans de financement mis en œuvre et à 19 % pour un autre) sert en réalité à « mettre à mal la biodiversité ». Par ailleurs, les arbres replantés (des pins et des Douglas pour la moitié environ) ne se sont pas toujours bien adaptés (certaines ONG évoquent des monocultures de résineux qui conviennent bien aux industriels du bois) et, selon les années, entre 25 et 40 % des plantations connaissent un taux d’échec important.
Ces considérations ont amené à une bataille idéologique entre le gouvernement et la société civile (en fait des ONG de préservation de la nature) qui critiquent le gouvernement pour favoriser l’exploitation des forêts sous prétexte de reboisement. Ainsi, un responsable de France nature environnement a-t-il déclaré : « Plutôt que de protéger les peuplements existants, en les enrichissant et en travaillant avec finesse, les industriels préfèrent tout couper pour les remplacer par d’autres essences, du résineux majoritairement, qu’ils jugent plus résistant et plus intéressant économiquement ». Inversement, les tenants de la politique gouvernementale accusent les écologistes d’être des fanatiques de la nature hostiles à l’exploitation des forêts.
La note entend combattre trois idées jugées fausses : la première erreur est de penser que l’intervention humaine est essentielle dans la régénération de la forêt. Or, tout dépend, et dans certains cas, mieux vaut s’abstenir, éviter des travaux lourds qui abîment tout et laisser faire ou intervenir de manière douce.
Deuxième idée fausse, le bois est une source d’énergie « durable ». Certes, il est plus durable que les énergies fossiles mais brûler les forêts et les remplacer par des plantations revient en définitive à détruire des écosystèmes et à transférer dans l’atmosphère des quantités importantes de carbone. Il importe de définir une limite à l’exploitation du bois en tant qu’énergie (il ne faut pas brûler plus de bois que la forêt n’en produit, en tenant compte aussi des autres usages du bois et surtout de la volonté d’améliorer l’absorption du carbone) tout en sachant qu’existe sans doute aussi un minimum qui peut être brûlé (coupes d’éclaircie qui permettent d’abattre des arbres qui font trop d’ombre aux tiges qui poussent). Il faut en tout cas souligner que la ressource connaît des limites et n’est pas si « durable » que cela.
Troisième idée fausse, il n’existerait pas de transition sans subvention des pouvoirs publics. Il est vrai, dit la note, qu’un tel soutien est souvent nécessaire mais il faut aussi prendre conscience que toutes les subventions ne sont pas vertueuses, notamment quand elles encouragent des travaux lourds là où des interventions légères, voire pas d’intervention du tout, seraient préférables.
En définitive, la note recommande de laisser une plus grande place à la régénération et à la sélection naturelle, de protéger la résistance des écosystèmes plutôt que la reconstruction artificielle des forêts (ainsi des plantations « sous couvert » sans abattage), de choisir des essences diversifiées, d’accepter un développement raisonné du bois-énergie et…de réguler les populations d’animaux qui détruisent les jeunes plantes. Les coupes rases ne doivent être maintenues que lorsqu’elles sont nécessaires. Le rapport prône l’abaissement du seuil à partir duquel une autorisation serait nécessaire pour y avoir recours et de réserver les subventions aux propriétaires qui pratiquent une sylviculture « intelligente » et protectrice. La note a fait du bruit chez les « forestiers ». Que fera le ministère en charge de l’écologie ?