Le pessimisme de Patrick Artus

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Le pessimisme de Patrick Artus

Qui dira le pessimisme de l’opinion publique quant aux décisions qui doivent être prises sur le rétablissement progressif de l’équilibre budgétaire de l’État, la réduction des dépenses publiques à inscrire dans le budget 2026 et la stabilisation de la dette ? L’avis le plus sombre émane du « Flash économie » publié le 23 mai 2025 par l’économiste P. Artus : la France, dit-il sèchement, se caractérise par un système éducatif de mauvaise qualité et par les faibles compétences de sa population ; par le refus du report de l’âge de la retraite ; par le sous-investissement dans les nouvelles technologies et la faiblesse des dépenses de recherche- développement ; par un faible goût collectif pour le  travail ; enfin par le rejet croissant de l’immigration. Il ne faudra donc pas s’étonner si le taux d’emploi ne progresse pas, si la productivité continue à faiblir, si la croissance reste faible. Il est aussi très improbable que les dépenses publiques se réduisent dès lors que l’État n’est pas réformé et que l’on tient compte des besoins dans le domaine de la santé et de l’Éducation. Comme on ne peut guère augmenter des impôts déjà très élevés, le déficit et la dette resteront ce qu’ils sont. Seules des tensions sur le marché de la dette pourront provoquer un effort collectif.

Le diagnostic paraît a priori fondé et le pronostic probable.

Cependant, certains des constats faits méritent un autre éclairage et l’ensemble de la démonstration peut alors changer la perspective.

La mauvaise qualité du système éducatif est reconnue, les enquêtes PIRLS et PISA le montrent. Peut-on s’y résigner ? La note du Conseil d’analyse économique étudiée ci-après donne des clefs de redressement, qui, certes, ne pourront donner des résultats que sur le moyen terme. Certaines réformes décisives (l’organisation de la formation initiale des enseignants) sont déjà en cours. Mais il est vrai que la qualité ne reviendra pas sans une politique salariale plus généreuse et les négociations actuelles sur les rémunérations du milieu de carrière ne paraissent pas de nature à améliorer le recrutement de manière décisive. Il resterait à décider qu’il s’agit là d’une priorité.

Il est par ailleurs certain que les compétences d’ensemble de la population active sont faibles. P. Artus s’appuie pour le montrer sur l’enquête PIACC 2023 de l’OCDE, une enquête sur les compétences des adultes de 16 à 65 ans réalisée dans 31 pays.

En 2012, l’enquête PIACC notait que, en France, les compétences en littératie (capacité de comprendre et de réagir correctement à un texte écrit) et numératie (capacité d’utiliser des concepts numériques et mathématiques) se situaient parmi les plus basses : en littéracie, la France a obtenu en 2012 21,6 % de faibles scores contre 15,5 % en moyenne, en numératie 28 % contre 19 %. Le pourcentage de scores élevés était en France faible, très éloigné de la moyenne. Les différences de compétences entre les générations étaient alors assez marquées, ce qui pouvait représenter un espoir pour l’avenir : les 16-44 ans (et les 16-24 ans) se rapprochaient davantage de la moyenne mais sans l’atteindre.

Les résultats de 2023 ne peuvent pas être qualifiés de bons : pour autant, et contrairement aux commentaires un peu rapides qui en sont faits, ils sont meilleurs qu’en 2012. L’écart de la France avec les autres pays s’est réduit en littéracie comme en numératie, tant pour le groupe des faibles (désormais 2 points d’écart avec la moyenne de l’OCDE) que pour le groupe des forts et très forts (désormais 3 points d’écart). En numératie la moyenne française dépasse désormais la moyenne de l’OCDE. La France rattrape peu à peu un retard qu’elle doit aux faibles compétences des catégories d’actif les plus âgés. De fait, désormais, si l’on raisonne par classes d’âge, ce n’est qu’après 45 ans que la moyenne de l’OCDE dépasse la moyenne française dans les compétences essentielles. Les compétences des jeunes générations sont au niveau requis.

Pour ce qui est du refus du report de l’âge de la retraite, P. Artus paraît avoir raison. Il faut noter cependant que, après chaque recul de l’âge, quelle que soit l’opposition à la réforme, le taux d’emploi des seniors a nettement augmenté. Il en sera sans doute de même après la réforme de 2024 pour l’emploi des 60-64 ans, encore très faible. En outre, pour adhérer complètement à un diagnostic de rejet français qui paraîtrait bien capricieux au regard de l’acceptation constatée dans d’autres pays, il faudrait comparer les dispositifs de compensation de la pénibilité de certains métiers ou de certaines tâches qui ont rendu acceptable, ailleurs, le report de l’âge. Si les employeurs en France avaient accepté de prendre des mesures en ce sens (ou si l’État le leur avait imposé, au lieu de détricoter en 2017 les quelques mesures existantes), le point de rejet actuel n’aurait pas été atteint.

Le sous-investissement français dans les nouvelles technologies et la faiblesse de la recherche-développement en France sont des réalités indéniables. Mais l’accusation du « faible goût pour le travail » dont témoignerait l’augmentation de l’absentéisme constatée dans les entreprises depuis 2019 et 2020 doit être récusée. L’absentéisme est une donnée complexe à interpréter : il a à voir avec le vieillissement de la population et la pénibilité, mais il est également lié à des facteurs plus qualitatifs comme la qualité du management et le sentiment de perte du sens du travail. P. Artus ne peut pas ne pas connaître sur ce point le contenu des différents rapports du Conseil national de la productivité qui, parmi les facteurs qui expliqueraient le ralentissement de la productivité, insistent, outre sur les insuffisantes compétences de la population, sur la qualité de vie au travail, la relation avec la hiérarchie, les faiblesses du dialogue social.

Quant au rejet croissant de l’immigration, qui selon P. Artus empêcherait d’accueillir des travailleurs qui apporteraient leur contribution à la croissance, une étude comme celle que vient de produite Terra Nova (Enquête sur les représentations à l’égard de l’immigration de travail, CREDOC, 2025) montre que l’opinion publique, si elle est hostile au développement de l’immigration sur un plan général, accepte majoritairement une immigration de travail ciblée pour répondre aux besoins du pays.

Enfin, sur l’impossibilité d’abaisser les dépenses publiques, une réflexion comme celle du Conseil d’analyse économique sur de meilleurs choix pour rendre plus efficace la dépense d’Éducation ouvre une voie.

L’avenir proche donnera sans nul doute raison à P. Artus. Il est à craindre qu’un gouvernement faible dont la légitimité n’est pas parfaitement établie ne parviennent ni à lutter contre des faiblesses structurelles enkystées (modernisation des relations sociales dans l’entreprise, mesures contre la pénibilité, meilleure orientation de la recherche, extension du recours aux TIC) ni à faire le tri dans les dépenses publiques pour au moins mieux en maîtriser la croissance. Mais P. Artus a tort d’adopter un ton fataliste, énumérant des faiblesses considérées comme incorrigibles et des crispations défensives de la population contre lesquelles on ne pourrait rien. L’action est possible mais elle doit reposer sur un diagnostic éclairé et répondre aux critiques formulées. Surtout, il faut accepter qu’elle prenne du temps.