
Le top départ de la campagne présidentielle aura lieu à l’automne mais l’heure des bilans est déjà là : année parlementaire chaotique, dérive droitière des responsables politiques et, surtout, inaction porteuse de désastres futurs pour ce qui est des politiques publiques, ou urgences mal anticipées qui éclatent en ce début d’été et qu’il va bien falloir affronter.
Finances publiques : personne ne pilote
Le nouveau Premier ministre, Stéphane Lecornu, a été nommé en septembre 2025 parce que son prédécesseur, François Bayrou, avait décidé que le seul problème de la France était sa dette et qu’il lui appartenait, à lui, soutien fidèle depuis 2017 un président qui ne s’en était jamais soucié, de réagir par un coup de barre violent : il voulait ainsi imposer un effort budgétaire de 44 Mds, pour l’essentiel au détriment des Français modestes, sans plan pluriannuel solide. La suppression de deux jours de congé et la volonté de réduire une nouvelle fois les prestations chômage, au motif fallacieux que les Français travailleraient moins que les Allemands (le temps de travail est identique mais le taux d’emploi plus faible) ont exaspéré l’opinion. Bayrou a alors choisi de partir en martyr autoproclamé d’une cause pour laquelle il n’a jamais sincèrement combattu.
Le Premier ministre suivant, Sébastien Lecornu, a été choisi parce que c’est un manœuvrier dont la mission est de durer, quoi qu’il en coûte, jusqu’à l’élection présidentielle. Il a changé de méthode : sur le budget, a-t-il promis aux parlementaires, Le gouvernement proposera, nous débattrons, vous voterez, promesse d’apparence démocratique qui s’est révélée être une impasse. Sans négociation préalable sur un minimum de choix partagés entre le gouvernement et les partis qui auraient accepté de dialoguer, la méthode a consommé un temps interminable, usé les nerfs et condamné chacun aux petits arrangements : surenchères, reculades puis accords au coup par coup, l’exemple désastreux étant la « suspension » de la réforme des retraites pour complaire à la gauche, mesure qui, faute de renégociation sociale, n’a plus aucune portée. Le débat budgétaire s’est au final bloqué. Pour en sortir, le Premier ministre a, après Noël, élaboré lui-même une nouvelle version de la loi de finances en gardant les mesures qui lui semblaient acceptables par l’Assemblée, soumettant le tout, contrairement aux engagements pris, au 49-3. Il n’y a donc eu aucun accord politique sur un texte mou, fait de rapiéçages. Les mesures restrictives sur les ménages prônées par Bayrou ont été abandonnées ; les recettes nouvelles ont été limitées dans le temps, ce qui renvoie à plus tard les choix à faire ; les économies, modérées, tapent un peu partout, sans choix structurel, en épargnant, pour l’essentiel, la Défense. Les quelques mesures qui luttent contre l’optimisation fiscale des plus riches (le débat a agité les élus en 2025) sont symboliques. En définitive, le déficit public prévisionnel reste très élevé en 2026 (5 %), presque égal à celui de 2025 (5,1 %). Le budget est un texte d’attente qui n’ouvre aucune perspective et se contente de tenir.
Dans une période troublée, son exécution, qui ne laisse au gouvernement aucune marge de sécurité, est une souffrance : après le début de la guerre au Proche-Orient, le gouvernement a dû baisser les prévisions de croissance et geler 6 Mds de crédits. Mais il reste sans force face à la hausse des taux d’intérêt de la dette et à des perspectives économiques plus difficiles qu’anticipé. La Cour des comptes, dans son rapport de juin 2026 sur La situation et les perspectives des finances publiques, insiste sur le fait que, tout modestes qu’ils soient, les objectifs 2026 de déficit public peuvent ne pas être tenus compte tenu du contexte géopolitique. Elle souligne que, si le gouvernement semble parvenir, depuis 2 ans, à contenir les dépenses dites primaires (hors charge de la dette), l’évolution de cette charge pèse désormais excessivement sur les dépenses totales. De plus, si l’inflation des produits énergétiques perdure au-delà du premier semestre 2026, voire se diffuse dans l’économie, elle aura des effets négatifs sur la croissance puis, en 2027, sur les dépenses de prestations. Quant à la trajectoire des finances publiques au-delà de 2026, le gouvernement ne l’a même pas définie dans le Rapport d’avancement annuel transmis à l’Union européenne en avril 2026, qui ne porte que sur l’année en cours, tout en affirmant son intention d’atteindre un déficit inférieur à 3 points de PIB en 2029, perspective sans crédibilité : pourtant, passer sous ce niveau permettrait de récupérer des marges de manœuvre en cas de nouveaux chocs sur les taux d’intérêt.
La Cour termine son rapport en étudiant trois pays européens qui sont parvenus à dégager, de 2010 à 2025, un « excédent primaire » protecteur. Elle rappelle les facteurs de réussite d’une consolidation budgétaire, avec des conseils basiques : mieux vaut choisir de faire l’effort que de le subir au fil de chocs extérieurs ; mieux vaut définir soi-même les mesures prises pour en minimiser les conséquences sociales et protéger la croissance potentielle ; mieux vaut un effort important au départ, poursuivi ensuite sur le moyen terme, que des efforts désordonnés selon les années ; mieux vaut accompagner la prolongation de l’effort par une politique économique de soutien à la compétitivité que se contenter de mesures restrictives. Bref, il faut piloter le pays. Le refus actuel d’anticiper l’avenir pose la question du courage politique. Il faudrait aussi mettre au point de meilleurs outils : dans un récent article (Le processus budgétaire est défaillant et accroît le risque d’une crise de la dette) l’économiste Olivier Blanchard recommande l’établissement d’un budget pluriannuel et d’un outil de surveillance des risques de la dette projetant son évolution en cas de crise ; serait également nécessaire la création d’un organisme indépendant exerçant un véritable contrôle des prévisions économiques et financières de l’État, le Haut Conseil des finances publiques, qui bricole en quelques jours des avis jamais suivis sur des prévisions mal ficelées, ne correspondant absolument pas à cet impératif ; enfin, coûte que coûte, il faudrait intégrer dans les choix financiers les investissements de transition écologique et de lutte contre le changement climatique. Ce qui inquiète les investisseurs, dit-il, ce n’est pas le montant de la dette de la France : c’est le sentiment de perte de contrôle que donne le gouvernement.
Deuxième élément du bilan, une insupportable dérive droitière
La dérive droitière est d’abord visible au Parlement : il est vrai qu’en contrepoint, plusieurs textes importants n’en relèvent pas, la loi de programmation militaire, la loi sur l’aide à mourir (quand bien même une grande part des sénateurs ont évoqué une légalisation de l’euthanasie) ou l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, qui répondent à de vrais enjeux.
Restent toutefois, d’octobre 2025 à juillet 2026, un ensemble de dispositions qui réduisent les droits et libertés ou font régresser la protection de l’environnement, le tout pour satisfaire des visions idéologiques qui divisent le pays. Ainsi, la loi de simplification du 26 mai 2026 permet de qualifier de « projet d’intérêt général majeur » des infrastructures comme les autoroutes ou les Data centers (sauf dans les régions où existe une tension en eau !), ce qui permet à ces projets de remplir d’office une des conditions nécessaires pour déroger à l’interdiction de détruire ou d’altérer les habitats des espèces protégées. Au-delà, le texte supprimait les ZFE, zones à faibles émissions dans les villes, et assouplissait les dérogations au ZAN (zéro artificialisation nette) : le Conseil constitutionnel a supprimé ces dispositions, pour des raisons au demeurant formelles. Reste que toute une partie des parlementaires ne veulent pas entendre parler de protection de l’environnement.
Dans le même esprit, la loi d’urgence agricole (non promulguée à ce jour dans l’attente de la décision du Conseil constitutionnel), réintroduit sur dérogation le recours à des pesticides interdits pour certaines cultures ; elle prévoit le doublement, à horizon 2035, des infrastructures contestées de stockage agricole de l’eau, (qui pourront s’installer sur des zones humides, pourtant traditionnellement protégées) ; elle supprime toute hiérarchie entre les préoccupations environnementales et économiques dans les prises de décision ; enfin, elle permet au préfet de déroger aux schémas d’aménagement et de gestion de l’eau pour autoriser une infrastructure de stockage agricole et supprime les réunions publiques tenues jusqu’alors avant autorisation : la loi donne la primauté absolue au stockage de l’eau agricole sur tous les autres usages, au détriment de l’équité, du partage, de la rationalité…et de la sobriété. Dans le contexte actuel de sécheresse, cela laisse sans voix.
Quant à la loi RIPOST (réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité, soumise également au Conseil constitutionnel), elle renforce les peines encourues pour certaines infractions (consommation de drogues, rave-parties illégales, rodéos…), augmente les prérogatives des agents de sécurité (y compris les agents privés ou ceux de faible rang hiérarchique) et facilite le recours aux drones, à la vidéosurveillance et aux fouilles, au nom de la tranquillité collective. Elle augmente le recours aux amendes forfaitaires délictuelles, pourtant contestées dans leur principe. Dans le même esprit, la proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense aux policiers en cas de tirs est soutenue par le gouvernement at a de bonnes chances d’être adoptée. L’obsession sécuritaire est en marche.
D’autres projets inquiétants n’ont pas abouti ou ont été modifiés en chemin : c’est le cas du projet initial Sure, relatif à la justice, présenté par Gérard Darmanin, qui envisageait le plaider-coupable en matière criminelle, une réduction drastique des sursis et l’institution de très courtes peines, celles qui permettent de déstructurer une vie en quelques heures pour un délit mineur. Quant à la proposition de loi Yadan, visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme et soutenue par la majorité gouvernementale, dont le but était d’assimiler au terrorisme toute critique d’Israël, elle a été retirée : elle allait vraiment trop loin, en permettant une incrimination pour apologie « implicite » du terrorisme, dans des cas flous de « minimisation » ou de « banalisation » du terrorisme et en créant un délit d’appel à la suppression d’un État reconnu par la France.
Cette droitisation, il a fallu également la supporter dans l’espace public, avec en prime un jeu d’insinuations et de mensonges, avec la Commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, dont le rapport préconise de réduire drastiquement les ressources des radios et chaines publiques et de les mettre dans la dépendance du pouvoir. On retiendra que les seules personnes à avoir dit au rapporteur, bien franchement, ce qu’ils pensaient de ses méthodes à la McCarthy ont été soit des journalistes (Patrick Cohen), soit des entrepreneurs (Xavier Niel), ce qui n’a pas été le cas de tous les politiques. Il a fallu également accepter la permanence dans les médias de la presse Bolloré qui, au nom de la libre expression, inonde les ondes de contre-vérités : il n’y a pas de scientifiques au GIEC, Xenia Fedorova est une journaliste honnête qui a le droit d’avancer des « opinions », l’immigration est « hors de contrôle », le tout face à des réactions très mesurées de l’ARCOM, pourtant chargée à la fois de faire respecter le pluralisme dans les débats et de veiller à l’honnêteté et à l’indépendance de l’information : elle distribue quelques amendes de temps en temps, et ne veut pas se mettre la droite à dos.
Droitisation enfin dans les commentaires publics qui ont accompagné deux jugements de responsables publics, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, tous deux condamnés en première instance en 2025, le premier pour association de malfaiteurs, la deuxième pour détournement de fonds publics. Il n’a alors été question que de procès politiques organisés par des juges idéologues, tendant, dans le cas Le Pen, à fausser le suffrage populaire qui, bien évidemment, l’aurait blanchie. En appel, les deux condamnés ont été bien plus aimables avec les juges. Marine Le Pen s’en est tirée alors avec un jugement qui paraît presque complaisant : les attendus restent très sévères mais les peines (prison et inéligibilité) sont réduites et lui permettent de se présenter aux élections présidentielles, comme si le tribunal avait cédé au raisonnement de l’extrême-droite selon lequel c’est au peuple de trancher de la culpabilité d’un responsable politique. Une personne condamnée pour malhonnêteté en première instance et en appel va donc pouvoir se présenter à la Présidence de la République.
Reste à vérifier si cette droitisation des responsables publics atteint le peuple français aussi profondément que semblent le montrer certains sondages : en fait, rien n’est moins certain.
Une France à l’arrêt, même face à des urgences
En juillet 2025, un rapport de l’Institut Montaigne, France 2040, tout en présentant une vision sans doute excessivement catastrophiste de la France et de son avenir, notait un fait frappant depuis la dissolution de 2024 : en ce qui concerne les principales politiques publiques, plus rien n’est fait, aucune action de fond n’est entreprise, la France est à l’arrêt. Or, cette inaction risque d’entraîner des désastres.
C’est le cas bien sûr, comme noté ci-dessus, sur la lutte contre dérèglement climatique qui appelle pourtant des réponses urgentes : la France agit mollement, comme le montre le trop lent recul de ses émissions de GES et le retard dans la décarbonation des transports et de l’industrie. C’est également le cas dans le domaine agricole où, prisonnière d’un backlash environnemental idéologique, la France refuse toute transformation de son modèle, dans un contexte de changement climatique et de baisse du rendement des terres qui risque de rendre la situation explosive. Mais c’est aussi le cas dans d’autres domaine, santé, logement, éducation, fiscalité, lutte contre la pauvreté, à vrai dire partout. Le Premier ministre a ainsi renoncé à réformer la décentralisation et même les urgences de naguère, comme la Nouvelle Calédonie, sont délaissées.
Dans nombre de domaines, le pays continue (c’est une de ses forces) à dresser des constats, à mouliner des propositions, à démontrer la nécessité de réformes : dès 2024, l’Institut Montaigne publiait une note Logement, l’inaction est-elle une option ? et l’Union sociale de l’habitat dénonce, depuis des années, le coût de l’inaction dans le domaine du logement social. En 2025, une étude de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) Revenus et patrimoines des foyers les plus aisés en France, janvier 2025, démontre l’absence d’équité de la fiscalité qui s’applique aux plus riches : tout un débat s’est ouvert alors sur les mesures fiscales du premier quinquennat Macron, sans suite. En février 2026, deux inspections générales rédigent un rapport sur la situation des hôpitaux publics, alertant sur la gravité de leur situation financière et proposant des mesures. En juillet 2026, l’Insee montre que le taux de pauvreté atteint le niveau le plus élevé depuis 1996 et les journaux dissertent alors sur l’échec du dernier plan en ce domaine, qui date de 2018. Et que dire de la circulaire de rentrée 2026 du ministre de l’Éducation nationale qui, fièrement, revendique n’annoncer aucune réforme, le seul but étant de consolider le système, au moment même où une étude de février 2026, La pauvreté en héritage, menée par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan, préconise une meilleure mixité scolaire et un accompagnement scolaire massif des enfants défavorisés ?
La France vient de faire l’expérience, dans plusieurs domaines, des conséquences de l’indifférence publique : les défaillances de la justice dans le domaine de la protection de l’enfance n’ont pas été révélées par la mort de Lyhanna, tuée parce que les plaintes déposées contre son assassin n’ont pas été instruites. Ces défaillances étaient connues et dénoncées depuis des années par de nombreux rapports. Les canicules de 2026 n’ont fait que mettre en lumière un constat déjà connu, l’absence de toute politique nationale d’adaptation au changement climatique, les plans publiés n’étant qu’une liste de mesures sans portée opérationnelle. Et quant à la difficulté de lutter contre des incendies extrêmes, on s’aperçoit aujourd’hui, malgré les alertes des étés précédents, que les mesures de prévention identifiées (débroussaillages, occupation urbaine de l’espace, limitation de l’artificialisation des sols) ne sont pas mises en œuvre et que le projet de renforcer les moyens de lutte n’a pas été mis en œuvre.
S’il ne se ressaisit pas, le pays file un mauvais coton.
Pergama, le 3 août 2026