L’affaire Lyanna, du nom de cette petite fille assassinée par un prédateur sexuel qui avait pourtant fait l’objet d’une plainte antérieure pour viol non traitée par la justice, n’en finira pas avant longtemps d’émouvoir la population et de bousculer les ministres, les magistrats, les policiers. Depuis la conférence de presse du 8 juin dernier du ministre de la Justice, Gérard Darmanin, qui disait attendait la remise d’un rapport d’inspection pour envisager des sanctions contre les magistrats fautifs et qui demandait aux procureurs de faire un état des lieux des plaintes concernant des violences sexuelles envers des mineurs, l’on connaît mieux les données du problème : le prérapport établi par l’Inspection générale de la justice a été publié (le rapport définitif est attendu en septembre) et les 37 parquets généraux ont mené à bien le bilan qui leur était demandé. C’est sur le fondement du travail remis par les procureurs que G. Darmanin a écrit récemment à son collègue de l’Intérieur pour lui expliquer l’ampleur des défaillances des policiers en ce domaine. Cette lettre s’est retrouvée entre les mains de journalistes qui en ont révélé la teneur avant que le ministre lui-même n’en publie sur X une version abrégée.
La lecture du prérapport de l’inspection générale de la justice est éprouvante. Elle l’est d’autant plus à la fin, où figurent des « propositions d’axes de réflexion sur les mesures structurelles » (sic) : on comprend que la description des dysfonctionnements qui se sont produits à Auch reflète une situation sinon généralisée, du moins fréquente, peut-être habituelle, qui n’a en tout cas alerté personne. Implicitement, l’Inspection générale le reconnaît d’ailleurs, quand elle note que tel outil n’existe pas, que telle méthode qui aurait permis d’éviter la défaillance n’est pas utilisée, que telle alerte n’a pas été faite mais qu’à vrai dire elle n’est pas d’usage. L’on constate que la faute incontestable du magistrat qui a été saisi de l’affaire à Auch se dilue dans un ensemble où se cumulent négligences, retards inexplicables, pertes de dossiers, manque de discernement, absence de suivi des dossiers par les magistrats et, dans les services de police (de gendarmerie en l’occurrence), absence de contrôle des supérieurs et travail en individuel des agents qui « oublient » un dossier ou « n’ont pas trouvé le temps ».
Dans l’affaire Lyanna, on en ressort avec le sentiment d’une malchance atroce parce que tout s’est cumulé. Mais rien ne démontre que, prise une par une, les négligences ou fautes aient été exceptionnelles : elles sont présentées comme habituelles.
Ainsi, le parquet de Toulouse a bien traité la plainte, avec célérité dit le rapport, même si on a du mal à comprendre qu’une plainte déposée en août ne soit transmise au parquet compétent (Auch) qu’en novembre. Mais personne à Toulouse ne s’est posé la question de l’arrestation du violeur parce que, si un parquet n’est pas compétent, il transmet au parquet compétent, c’est tout. Il faudrait vraiment réfléchir à cela, dit le rapport. En effet, ce serait bien, d’autant que la transmission a pris par malheur (ou par routine), énormément de temps. La transmission entre les deux parquets été faite par voie matérielle, pour des raisons liées à la présence des scellés (qui ne peuvent être transmis par voie dématérialisée) mais aussi aux habitudes, avec une perte de temps de près d’un mois. Le parquet de Toulouse n’a joint aucune alerte (ce serait bien mais on ne le fait pas). A Auch, le dossier a été mis sur une mauvaise pile, égaré puis retrouvé (par hasard, à la suite d’un coup de fil de la famille victime qui demandait des nouvelles), traité puis renvoyé par erreur au parquet d’origine, enfin transmis à la gendarmerie, là aussi sans signalement particulier : le commandant de gendarmerie ne le lit pas, son adjoint en prend une connaissance partielle. Contre tout bon sens (il reconnaît lui-même qu’une mise en garde à vue directe du violeur aurait été justifiée), il décide des investigations complémentaires qu’il fait valider au magistrat. Que dire ? Un homme viole un enfant, le dossier est clair, mais on décide d’investigations complémentaires, en particulier de réentendre la mère de la victime (ce qui n’a rien apporté) et de lancer une enquête scolaire (pourquoi ?). Ces investigations complémentaires inutiles n’ont été qu’incomplètement menées (le gendarme aurait eu trop de travail, ce que ses chefs démentent) et personne ne se préoccupe du dossier les mois suivants, ni le magistrat (qui ne suit pas les dossiers qu’il a transmis aux enquêteurs), ni le commandant de gendarmerie (ce n’est pas l’habitude). Et Lyanna va mourir. On connaît le criminel, on ne l’arrête pas, on a prévu d’investiguer et puis on oublie, personne ne suit de toute façon le traitement des dossiers et, quand l’horreur se produit, on dit qu’on était surmené.
En août 2026, G. Darmanin transmet au ministre de l’intérieur des données réunies par les Procureurs. Elles corroborent le sentiment de négligence généralisée éprouvé à la lecture du rapport de l’inspection générale : énorme stock fantôme de plaintes en souffrance dans les services de police et de gendarmerie, dont on croit comprendre qu’elles n’ont pas été transmises à la justice ou qui, en tout cas, ne sont pas traitées ; ici ou là, pertes de dossiers ; logiciels obsolètes, notamment pour suivre et rédiger les procédures pénales ; absence de formation des agents, qui interrogent des enfants violés dans des conditions choquantes ; manque de personnel spécialisé pour faire les enquêtes ; « manque d’investissement professionnel » des chefs, plus soucieux d’avoir du personnel pour « encadrer » les manifestations que pour instruire les plaintes.
Que Gérard Darmanin, qui a été des années ministre de l’Intérieur, s’offusque de cette situation après être devenu ministre de la Justice, l’on peut comprendre que cela exaspère les policiers, tout comme les citoyens. Comment conçoit-il son rôle de ministre ? N’est-il pas, selon les textes, le chef de son administration, qui doit répondre de ses défaillances ? Au demeurant, en 2023, le même, alors à l’intérieur, avait demandé un recensement des plaintes en souffrance dans les commissariats et les gendarmeries. Le rapport remis, qui contenait, selon les journalistes qui y ont eu accès, des constats apocalyptiques, n’avait pas été publié et avait été oublié. Le constat des procureurs de 2026 peut donc difficilement surprendre un ministre qui connaissait les dysfonctionnements majeurs de son ministère et n’a rien fait, que de la petite politique.
Surtout, comment désormais redresser de tels constats ? Personne ne peut plus en nier le caractère structurel. Il existe à l’évidence un problème de moyens humains devant une criminalité envers les enfants qui augmente (ou que l’on découvre). Mais il y a aussi des lourdeurs de procédure, des outils obsolètes, un manque de conscience professionnelle, une conception du travail à la chaine, sans réfléchir, une absence de contrôle des policiers par les juges et de suivi hiérarchique dans les services de police et de gendarmerie. Il y a de la bêtise, des méthodes routinières, une sorte d’incapacité à comprendre l’urgence d’agir et un manque d’empathie. Pour des services publics essentiels censés aider et protéger la population, c’est grave. Comment redonner confiance dans des services publics aussi indifférents à la douleur ?