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Transition écologique : rien ne se fera sans les responsables politiques

Ce que nous avons vécu cet été, vagues de chaleurs caniculaires, méga-feux, effondrement d’un glacier au Népal, réchauffement des océans, est appréhendé par la presse de trois manières : l’événementiel, les mesures prises ou envisagées par les gouvernements et la référence aux prédictions du GIEC sur le changement climatique.

L’événementiel a pris beaucoup de place et c’est assez normal, tant cette crise a causé de souffrances et de difficultés, perte de vies, d’habitations, de richesses économiques. En France, la gestion par le gouvernement des canicules, des incendies et de la sécheresse est assez vite résumée : plan d’urgence destiné aux agriculteurs, qui malgré son coût élevé, ne paraît pas suffisant et surtout n’envisage pas d’aller au-delà de la réparation, vers des mesures de meilleure adaptation au climat ; projet de loi sur la sécurité civile, qui ne s’attaquera sans doute pas à la question des moyens en hommes, renvoyée aux collectivités ; promesses enfin sur la rapidité des reconstructions après les incendies, sans que l’on sache si les leçons seront tirées de la proximité entre maisons et forêts ; rien sur la gestion de l’eau, après la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles du 18 août 2026, qui, en méconnaissance de tous les avis scientifiques,  prévoit le doublement d’ici 2035 des volumes de stockage d’eau destiné aux usages agricoles ; peu de chose sur l’adaptation au changement climatique, hors la promesse d’un amendement à la future loi logement pour faciliter la pose de volets et une demande à la ministre de la transition écologique d’élaborer des propositions, sans doute remises en octobre.  Rien en tout cas sur la nécessité d’intensifier la lutte, de réduire les émissions des GES ou d’aider les secteurs en retard (industrie, transports, logement) à se décarboner.

Pour autant, le rapprochement avec les prévisions du GIEC a été fait, même s’il a pris parfois la forme d’un tableau des records (en France, publication du graphique, à vrai dire très parlant,  utilisant « l’indicateur thermique national », qui mesure le dépassement des températures moyennes quotidiennes de 2026 par rapport à la moyenne 1991-2020) ou de promesses menaçantes (l’été 2026 sera le plus frais du reste de votre vie) mais erronées, puisque, en réalité, s’il est certain que, tendanciellement, les canicules vont se multiplier et s’intensifier, il n’existe pas de linéarité dans la dégradation du climat.

L’épisode 2026 n’a donc pas fait bouger les pouvoirs publics : lors de l’interview de rentrée que le premier ministre a accordée à LCI, le 29 août dernier, il a parlé de tout, le désordre international, la crise énergétique, l’Ukraine, la dette, le budget 2027, sans un mot sur le changement climatique, sauf quand il s’est plaint d’avoir dû subir en juillet une menace de motion de censure « parce qu’il y avait une canicule et qu’il faisait chaud ». Ce déni est fascinant : il a quelque chose d’inexplicable, de renversant, de dangereux.

Les scientifiques ont-ils échoué à faire passer le message ? La population a-t-elle bien compris les causes profondes de ce qui est arrivé ? Pourquoi les responsables politiques, y compris nombre de candidats à la présidentielle, sont-ils si peu allants sur la question ? Que peut-on faire aujourd’hui pour secouer l’inertie ?

Le message clair des scientifiques

 Remontons au Sommet de la terre sur le climat de 1992, où a été signée la Convention des Nations-Unies sur le climat. Même si la déclaration soulignait les incertitudes d’alors, l’essentiel y était dit : dégradation inéluctable du climat liée aux émissions de GES, risques élevés pour l’humanité, nécessité absolue d’agir. Le GIEC, groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolutions du climat, créé en 1988, a levé les interrogations : en octobre 2018, il a publié, à l’intention des décideurs, un rapport mesurant la différence d’impact entre d’un réchauffement planétaire de 1,5 et de 2 degrés : à 2 degrés, les phénomènes de chaleur extrême, de précipitations intenses ou au contraire de sécheresse durable se multiplient, la montée de la mer devient un danger, la sécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau et la croissance économique elle-même sont menacés. Pour rester à une augmentation de 1,5 degrés (c’était encore un espoir en 2018), il fallait baisser rapidement les émissions de manière drastique.

Or, le constat d’aujourd’hui, c’est que, depuis 1990, les émissions mondiales ont augmenté de 62 % et que le dépassement du seuil de 1,5 degrés, prévu aux alentours de 2030, n’est plus désormais évitable. Les émissions ont certes baissé en Europe mais le rapport 2025 d’ECNO (European climate neutrality observatory) indique que, sauf accélération du rythme, augmentation des investissements et renforcement des politiques dans certains secteurs, les objectifs des années 2040 de se rapprocher de la neutralité carbone en espérant stabiliser la dégradation climatique ne seront pas atteints.

Personne donc, au moins parmi les responsables publics, la presse ou les représentants des forces économiques ne peut dire qu’il ne savait pas.

En juillet 2026, une centaine de scientifiques ont signé une tribune dans Le Monde intitulée Tant que l’industrie fossile continuera d’ignorer les lois de la physique (tout rejet de carbone augmente le réchauffement) les événements dramatiques extrêmes gagneront en intensité et en fréquence. Ces scientifiques ont alors plaidé pour une loi d’urgence climatique interdisant tout nouveau projet d’exploitation des énergies fossiles, parlant d’impératif moral catégorique destiné à éviter l’hécatombe des écosystèmes et la destruction progressive du monde. Aucune réaction publique.  Les Échos eux-mêmes ont publié en août un article du directeur de l’I4CE, think tank à but non lucratif qui étudie des choix économiques concrets à prendre pour agir sur le climat : notre économie, disait-il, n’est pas adaptée au climat d’aujourd’hui ni, a fortiori, au climat de demain, tant que nous choisirons d’utiliser des énergies fossiles et d’émettre des gaz à effet de serre.  Toujours pas de répercussion. Or, compte tenu de l’inaction climatique constatée jusqu’ici, les années qui nous séparent de 2030 seront cruciales : soit le monde, l’Europe, la France se projettent enfin dans l’avenir, soit la planète sera de moins en moins habitable.

Une population partagée entre peur, déni et sentiment d’impuissance

 Cela fait longtemps que les anthropologues et sociologues ont fait le constat que les expériences traumatiques liées au climat (sécheresses, incendies) ne conduisent ni à des changements de comportements ni à une demande politique de meilleure prise en compte de la lutte contre le dérèglement climatique : oubli, déni, soumission aux nécessités quotidiennes (faire jouer les assurances, retrouver une maison, reconstruire son activité) et, surtout, normalisation de ce qui paraissait exceptionnel (il faut s’habituer disent les radios), autant d’explications. Tous les experts sont unanimes : même lorsque le lien est fait avec le réchauffement climatique, la prise de conscience ne se traduit pas par une volonté de lutter contre les évolutions de fond. Tout au plus y-a-t-il une demande de meilleure adaptation : c’est bien le débat qui a dominé en France. C’est pourquoi les enquêtes réalisées cet été (BVA-IPSOS-CESI Canicules 2026 et Destins communs, Les Français face au choc climatique) qui soulignent l’une et l’autre que les Français ont été fortement affectés et ont plutôt une claire conscience des conséquences du changement climatique, n’apportent sans doute pas grand-chose au débat.

Pourquoi cette absence de réaction ?

On pourrait, de fait, parler de mauvaise communication : les scientifiques décrivent le phénomène du dérèglement, manipulent des concepts et des notions (réchauffement moyen, décarbonation industrielle, puits de carbone) que le commun des mortels ne comprend pas bien. Ils brossent les solutions à large traits mais ne donnent pas le chemin précis à suivre, qui anticiperaient les conséquences concrètes : ce n’est pas leur rôle, disent-ils. C’est à peu près aussi ce que font les écologistes, qui vendent mal la transition, comptant sur le bon sens pour qu’elle s’impose. Or, la plupart des économistes n’arrivent pas à penser celle-ci avec leurs outils traditionnels (les marchés, les prix, le libre-échange, l’équilibre du monde). Les chefs d’entreprise sont myopes, agrippés à des intérêts de court terme ou persuadés qu’on va trouver des solutions technologiques. Quant aux responsables politiques, habitués à raisonner en termes clientélistes et en séparant action et finances publiques et intérêts privés, ils n’y parviennent pas non plus : la prise en compte du climat supposerait de subordonner toutes les politiques publiques à ce choix, et cette révolution paraît trop énorme et trop lourde, trop difficile aussi à assumer pour des responsables qui ont perdu l’habitude de penser à l’intérêt du pays et qui ne se sentent pas capables d’affronter leurs électeurs. A leur décharge, les contraintes de court-terme sont fortes…mais ils ne tentent même pas d’en sortir.

Ce silence des élites et des responsables, notamment des élus, est dramatique : car eux seuls peuvent donner l’impulsion, déclencher l’action, donner aux individus la capacité d’y participer et construire des politiques publiques en réponse à des évolutions qui ne devraient pas relever de la fatalité.

Que ressent en effet la population ? Elle est désorientée parce qu’elle ne mesure pas les conséquences pratiques d’un changement global, dont elle pressent qu’il touchera les transports, l’habitat, l’emploi. Elle éprouve un sentiment d’impuissance, puisqu’elle n’a pas de choix à faire dans un domaine qu’elle sait capital, sachant que, si par hasard on le lui demandait, elle ne saurait pas comment s’y prendre. Et, bien évidemment elle a peur d’y perdre, peur de perdre son droit à la mobilité, de payer l’énergie plus cher et de supporter le coût de l’isolation de son logement, peur enfin de voir son emploi disqualifié. Face à ces craintes, l’économiste Patrick Geoffron disait déjà, en 2019, que les responsables publics devaient « expliciter » la transition, pour échapper au vertige d’une révolution touchant tous les domaines de la vie. Expliciter, cela veut dire bannir l’abstraction, s’attacher aux mesures concrètes en s’interrogeant sur leur acceptabilité, parler planification de court moyen et long terme et aussi répartition des coûts. Cela veut dire également (l’on comprend que ce ne soit pas facile) décider de consacrer d’énormes moyens à cette transition, seul moyen de nous garantir un avenir moins pénible. Surtout, il faut, disait-il, donner du sens à l’effort, montrer que cela en vaut la peine, témoigner d’un élan.

On est loin des propositions de RN avancées dans le cadre de la campagne présidentielle (climatisation, réduction des importations qui dégradent le bilan carbone, développement du nucléaire sur le long terme, refus des énergies renouvelables et maintien des véhicules thermiques), loin de l’évitement du sujet par les candidats du centre et à droite, loin des grandes promesses très générales de la gauche (même si les différents partis promettent de mettre le climat dans leurs priorités).

Devant le refus d’obstacle des responsables politiques, quelles initiatives ?

Devant les défaillances de l’État, ce sont les corps intermédiaires (associations, presse écologiste, corps de contrôle comme la Cour des comptes, think-tank divers) qui se substituent à lui pour définir les politiques indispensables. Parmi ceux-ci, on peut citer I4CE (organisme à but non lucratif qui réunit notamment la Caisse des dépôts et consignations et l’Adème), qui étudie les financements consacrés au climat et les conditions d’une transition réussie) ou The shift project. Celui-ci a publié, en avril dernier, 20 chantiers prioritaires pour réussir la transition bas-carbone. Il vient de proposer la réunion d’une nouvelle Assemblée citoyenne, formée de personnes tirées au sort, pour réinstaller l’enjeu climatique dans la campagne présidentielle, en y associant des problématiques économiques et sociales : quel coût ? qui paye ? qui est aidé ?

Il n’est cependant pas question de recommencer l’expérience de la précédente convention citoyenne sur le climat de 2019 :  le mandat qui lui avait été donné était de « définir les mesures structurantes pour parvenir, dans un esprit de justice sociale, à réduire les émissions de GES d‘au moins 40 % à horizon 2030 par rapport à 1990 ». Dans un contexte où l’augmentation de la taxe carbone avait en 2018 provoqué des émeutes, la Convention devait proposer une politique climatique conciliant efficacité et acceptabilité. Le rapport remis en 2020 ne s’est pas plié à l’exercice : il dresse la liste de toutes les propositions permettant de répondre aux urgences écologiques, sans calendrier ni chiffrage, ce qui a satisfait sans aucun doute les écologistes militants, qui y reconnaissent leurs propositions, mais n’a pas été utile pour faire évoluer les choix officiels. Au demeurant, le Président de la République, qui n’en attendait rien, n’a quasiment pas utilisé les propositions.

La nouvelle assemblée, baptisée Un commun accord, devra, à l’inverse, réfléchir sur des dilemmes et faire des choix : elle devra débattre de l’avenir de l’agriculture, des transports ou du logement, choisissant le modèle qui lui paraît concilier le mieux des objectifs contradictoires, protection du climat et de l’environnement, coût de la vie, souveraineté, emploi, charge pour les finances publiques, capacité d’adaptation des populations. C’est une manière de montrer que la transition est compliquée, qu’elle oblige à des compromis et que le bien commun ne peut être défini qu’en commun. Il ne reste plus qu’à faire pression pour que les responsables politiques élus en 2027 s’approprient la démarche. On peut juger cette action dérisoire mais aujourd’hui, c’est le seul espoir qui reste.

Pergama, le 7 septembre 2026