Le site The conversation s’est intéressé aux enquêtes traitant de l’apprentissage de la lecture, dans un contexte où cette question devient pressante : l’enquête PISA 2025 montre que les résultats des élèves français en compréhension de l’écrit, légèrement inférieurs aujourd’hui à la moyenne de l’OCDE, ont baissé de 18 points depuis 2022, après une baisse de 19 points de 2018 à 2022. Il est vrai que la tendance à la baisse en ce domaine est générale dans l’OCDE et que l’apprentissage de la lecture n’est sans doute pas seul en cause : reste que la France enregistre depuis 2018 une baisse un peu plus prononcée que celle de l’ensemble de l’OCDE. Par ailleurs la France est un des pays où l’écart de performance interdécile entre les élèves est le plus marqué. Depuis 2000, la part des élèves en difficulté en lecture (ceux qui ne sont pas capables d’utiliser leurs compétences en ce domaine pour acquérir des connaissances ou résoudre des problèmes pratiques) a augmenté (33 % en 2025 contre 15 % en 2000) tandis que la part des élèves dans les niveaux supérieurs baissait, dans le même laps de temps, de 8 à 5 %. Là aussi, l’évolution dans l’ensemble de l’OCDE va dans le même sens mais l’augmentation des élèves en difficulté est plus prononcée en France.
Les constats effectués au niveau national ne sont pas bons non plus : à l’entrée au CE1, plus d’un élève sur deux n’atteint pas le niveau attendu et plus de 20 % rencontrent déjà des difficultés importantes.
The conversation relate le contenu d’une enquête réalisée en 2021, Formalec, présentée dans une note récente du Conseil scientifique de l’Éducation nationale. Formalec est une enquête large, où ont été exploitées les réponses de près de 9400 enseignants de CP sur les méthodes qu’ils utilisaient, réponses ensuite corrélées aux résultats obtenus par leurs élèves (130 000) aux évaluations nationales. Selon l’enquête, seuls 5 % des classes utilisent un manuel de méthode phonique (ou syllabique, avec association des lettres et des sons de type b-a-ba) et 95 % une méthode mixte qui associe, en proportion diverse, la méthode syllabique et la mémorisation de mots entiers sans les décoder (dite parfois méthode phonique mixte ou semi globale). Or, si l’on compare les résultats des élèves à niveau initial semblable, milieu social comparable et expérience identique de l’enseignant, la méthode syllabique s’avère bien meilleure, tant en ce qui concerne la vitesse de lecture que la compréhension du texte. De plus, l’écart entre les résultats obtenus avec les deux méthodes s’accroît pour les enfants de milieu social modeste ou ceux dont le niveau initial était plus faible.
En réalité, toutes les études sérieuses réalisées depuis les années 1960 sur l’apprentissage de la lecture montraient que la méthode phonique était de loin la plus efficace.
En France, une expérimentation a néanmoins été jugée souhaitable pour appliquer les conclusions de Formalec et généraliser la méthode phonique : elle a été menée dans l’Académie d’Aix-Marseille, avec un « accompagnement pédagogique de proximité » formé. Les résultats sont excellents : 4 mois après la rentrée la proportion d’élèves « fragiles » a été divisée par deux et en fin d’année, la vitesse de lecture et très supérieure à celle du groupe témoin ayant appris avec la méthode mixte. Même les élèves qui sont les moins performants sont meilleurs qu’auparavant. Les nouveaux programmes insistent donc sur la méthode phonique.
The conversation conclut qu’un accompagnement pédagogique est indispensable pour convaincre et former les enseignants.
L’article n’apporte aucune réponse à une question pourtant évidentes : pourquoi décider si tardivement un tel changement dans les méthodes d’apprentissage de la lecture si la science recommandait depuis longtemps la méthode syllabique ?
Il semble bien qu’il faille chercher la réponse dans les résistances des pédagogues. Les disputes ont en effet été innombrables, la méthode syllabique étant décriée par les enseignants comme « archaïque » depuis les années 1970.
Ainsi, en 2007, Le Café pédagogique considérait-il la méthode purement syllabique comme inappropriée, les enfants devant auparavant avoir conscience que la parole peut se décomposer en phonèmes. Il plaidait alors pour une méthode mixte dont les études récentes démontrent qu’elles sont moins performantes. D’autres critiques expliquaient que, dans la méthode syllabique, l’enfant décodait sans comprendre, ce qui n’était pas le but. D’autres encore portaient sur le fait que certains mots ne se prononcent pas comme ils s’écrivent. En 2013, un vif débat a opposé le neuropsychologue Stéphane Dehaene, qui s’étonnait que la méthode syllabique, la seule efficace selon lui, ne soit pas imposée à toutes les écoles par le ministère de l’Éducation nationale, et un chercheur en sciences de l’éducation, R. Goigoux, qui refusait ce « diktat » : il mettait en cause l’étude citée par S. Dehaene et affirmait qu’il n’y avait pas de différence de résultats entre les élèves selon la méthode appliquée. Le même R. Goigoux s’opposera ensuite en 2018 au ministre Blanquer sur la même discussion.
Il serait certainement intéressant de comprendre plus finement pourquoi le ministère, favorable depuis longtemps à la méthode syllabique, n’a pas réussi à l’imposer depuis des décennies et comment les opposants ont pu mettre en avant des études dont la conclusion était défavorable à cette méthode alors qu’aujourd’hui la supériorité de la méthode syllabique semble prouvée. Comment les enseignants expliquaient-ils alors les mauvais résultats de leur apprentissage ? Au vu de certaines argumentations, on se demande si les enseignants n’ont pas tout simplement voulu s’opposer au ministre, au nom de leur « expérience pédagogique » qui s’opposait à un savoir venu d’en haut. Malheureusement, il semble bien que cette réticence a été dommageable…