L’étrange aveuglement, ou comment les grandes puissances fabriquent un monde sans droit

L’IA, danger public sans réponse
21 septembre 2026

L’étrange aveuglement, ou comment les grandes puissances fabriquent un monde sans droit

 Le livre que J-P Filiu, historien et enseignant, spécialiste du Moyen-Orient, vient de publier sous ce titre aux éditions Les Arènes est centré sur l’horreur que subit la population civile de Gaza depuis 2023, début de la guerre engagée par les Israéliens en réponse au massacre du 7 octobre commis par le Hamas. Mais il élargit la focale : au-delà d’une guerre qui continue aujourd’hui malgré un cessez-le-feu formel, guerre qui « remet en cause les fondements mêmes de notre humanité », selon les mots du Directeur général du Comité international de la Croix-Rouge, il faut bien revenir sur l’histoire, depuis 80 ans, de cette terre palestinienne, guerres, colonisation par Israël, un temps marche vers la création de deux états, échec du processus de paix puis fermeture de l’enclave de Gaza en 2007 après le conflit entre le Hamas et l’OLP. Il faut montrer que la guerre d’aujourd’hui est conduite au mépris de toutes les règles du droit international, sachant que, depuis très longtemps, Israël refuse d’appliquer le droit. Il faut expliquer la responsabilité, dans la situation actuelle, non seulement de la droite et de l’extrême-droite israélienne, mais aussi, de très longue date, des États-Unis. Jean-Pierre Filiu insiste sur le fait que l’Union Européenne elle-même n’est pas innocente, qui s’est désintéressée de Gaza, sans voir le danger d’accepter que des pays dits démocratiques, pas seulement des dictatures, abandonnent tout principe moral ou politique. La disparition de l’ordre international au bénéfice du droit du plus fort et des fantaisies « transactionnelles » de Trump menace notre avenir à tous. Lisons cet ouvrage.

Quelle est la situation de Gaza aujourd’hui ? quel bilan de la guerre ?  

 Aujourd’hui Gaza est rasé, détruit à 80 ou 90 %, habitations, entreprises, champs cultivés, jardins et infrastructures, écoles, universités, hôpitaux. On le voit sur Google Earth, l’enclave n’est plus guère que traces d’immeubles écrasés, ruines et gravats.

Selon J-P Filiu, témoin qui y a mené récemment une mission humanitaire, la réalité y « dépasse l’entendement ». La population s’entasse sur une moitié de plus en plus restreinte de la bande de Gaza, au-delà de la ligne jaune qui marque la zone occupée par l’armée israélienne depuis le cessez le feu d’octobre 2025, frontière qu’Israël déplace progressivement en violation des engagements pris alors. On estime que les Palestiniens de Gaza survivent, à 85 %, dans des constructions endommagées, parfois dangereuses, ou des abris de fortune fragiles et surpeuplés, notamment des tentes, qui les protègent mal des intempéries. La guerre, dont le bilan n’est pas connu (70 000 Palestiniens ou peut-être davantage sont morts mais on estime que des dizaines de milliers de cadavres sont sous les décombres sans avoir jamais été décomptés), n’est pas terminée. L’armée d’Israël ne se sent pas concernée par le cessez-le-feu, officiellement en vigueur depuis près d’un an. Elle continue de bombarder les camps de réfugiés « pour lutter contre les terroristes » et « éradiquer le Hamas », comme elle le fait depuis 3 ans : on compte 4 à 5 morts palestiniens en moyenne par jour qui meurent de mort violente, sans compter ceux qui meurent de malnutrition, d’absence de soins, ou simplement de froid. Des dizaines d’ONG (dont Médecins du Monde, Médecins sans frontière ou Action contre la faim) ont été interdites parce qu’elles ont refusé de communiquer à Israël les données biométriques de leurs salariés. Israël par ailleurs n’accepte de laisser entrer que moins d’un cinquième de l’aide qu’il s’était engagé à accepter lors du cessez-le-feu et moins du dixième des évacuations médicales promises.  La population manque de tout : elle subit une insécurité permanente et meurt à petit feu, de faim, de privations, de désespoir, dans l’indifférence du monde.

Enfin, le mirifique plan Trump pour Gaza, annoncé par le Président des États-Unis à l’automne 2025, qui prévoyait le retrait d’Israël, une administration de l’enclave par un Comité de « technocrates » palestiniens, la déradicalisation de la population et la reconstruction de Gaza sous l’égide d’un Conseil de Paix présidé par Donald Trump (conseil que V. Poutine a été invité à rejoindre), ne connaît aucun début d’application. Le Hamas l’a accepté mais Israël soumet son application à des exigences toujours renforcées, sans que personne ne mette un terme à ce qui devient une abominable plaisanterie.

Palestine : un droit international bafoué depuis toujours et, surtout, le refus obstiné de la droite israélienne de solder la question palestinienne autrement que par la négation des droits de cette population  

 Dès l’immédiat après-guerre, Israël, admis aux Nations unies en 1949, n’en respecte pas les décisions, en refusant le droit au retour des personnes déplacées de force. Par la suite, après la guerre de 1967, Israël refuse de reconnaître l’illégalité d’une occupation de long terme des territoires alors envahis, ne se plie pas aux rappels de l’ONU sur le respect des conventions de Genève quant aux traitements réservés à la population civile (leur sécurité doit être garantie et ils ne doivent pas subir de discriminations) ou aux prisonniers de guerre (qui doivent pouvoir recevoir des visites, notamment de la Croix-Rouge). A l’inverse, Israël adopte en 2002 une loi sur « les combattants illégaux » qui lui donne le droit d’emprisonner pendant une longue durée toute personne jugée hostile à Israël sans la présenter à un juge et, en pratique, dans des conditions d’une très grande dureté. En Cisjordanie, Israël mène une politique de colonisation active et, la population est soumise à une politique d’apartheid. Quant à Gaza, la décision de blocus prise en 2007 à la suite de la guerre entre le Hamas et l’OLP (dont le Hamas est sorti vainqueur), qui soumet au contrôle d’Israël toutes les entrées et toutes les sorties, qu’il s’agisse d’hommes ou de marchandises, même celles de première nécessité, est illégale au regard du droit international. Dans les années 2010, Israël peut expliquer les guerres menées à Gaza par des attaques du Hamas mais peut difficilement justifier certaines exactions, ainsi avoir tiré sur les « marches du retour », commémoration des déplacements de population de 1947 par des civils palestiniens…

Aucune attention n’est prêtée non plus par Israël aux avis de la Cour internationale de justice, tribunal de l’ONU, que ce soit le rappel, en 2004, de l’illégalité de l’édification d’un mur en Cisjordanie pour séparer les Palestiniens d’Israël et contrôler leurs déplacements, ou, en 2024, de l’illégalité de l’occupation israélienne : la Cour a alors étayé sa position en décrivant tous les aspects de la colonisation subie par les Palestiniens ainsi que les politiques discriminatoires menées à leur endroit.

A la différence des derniers représentants en Israël de la gauche au pouvoir, qui ont tenté de négocier et ont eu un projet de paix, Rabin de 1992 à 1995, date de son assassinat, puis Barak de 1999 à 2001, ou même Olmert, Premier ministre centriste de 2006 à 2009, la droite au pouvoir depuis cette date veut « contenir » les Palestiniens et réduire leurs droits, sans jamais envisager de solutions de long terme. Elle parviendra en partie à les invisibiliser, notamment en signant avec certains pays arabes (Égypte, Émirats arabes unis, Soudan, Maroc), des accords d’Abraham de normalisation diplomatique qui ne mentionneront pas la question palestinienne.

 …violations du droit qui se sont intensifiées pendant la guerre engagée en 2023

La guerre engagée à Gaza par Israël après la tuerie du 7 octobre organisée par le Hamas s’est déroulée sans témoins : ni la presse internationale ni la presse israélienne elle-même n’ont été autorisées à la suivre. Selon Jean-Pierre Fliu, l’armée israélienne elle-même se tient à distance, tire de loin et bombarde sans voir. Seuls les journalistes locaux (palestiniens) en ont rendu compte de visu : il a été facile alors à Israël de dénier à leurs témoignages toute véracité. La communauté internationale s’est émue (tardivement, en décembre 2025) du nombre important de morts dans leurs rangs : plus de 220 journalistes locaux tués, visés semble-t-il y compris ou surtout lorsqu’ils portaient la mention « Presse », censée pourtant les protéger.

Israël, après le 7 octobre, a très violemment réagi, pendant 20 jours, par des bombardements massifs ciblant en théorie le Hamas, responsable de la tuerie, mais qui, conduits à l’aide de l’intelligence artificielle, tueront aussi massivement des populations civiles : on comptera 8000 morts dans ces 20 premiers jours. La population va ensuite subir des rafles massives (des vidéos montrent des hommes dénudés serrés dans des camions, ceux qui sortiront des prisons israéliennes raconteront maltraitances et tortures). Surtout, elle va être ballotée d’un lieu à l’autre, obligée de rejoindre tel lieu puis tel autre, sous prétexte de sécurité :  4, 5 ou 6 fois de suite, il faut partir, marcher et marcher, avec en cas de contrôle le risque d’être séparé d’un membre de la famille que l’armée, parfois emmène. La ville de Gaza se vide, puis, au sud, celle de Kan-Younès. Enfin, la population se masse à Raffah, près de la frontière avec l’Égypte. Le Président Biden, qui s’inquiète malgré tout d’une guerre aveugle de vengeance sur des civils, définit alors une ligne rouge : si Israël lance un assaut à Raffah, plus de livraisons de bombes américaines. Israël attaque Raffah, le nombre de morts monte à 35000, Biden ne dit rien, donnant un blanc-seing pour la suite. Le nombre de morts montera à plus de 70000, dont près de la moitié sont des femmes, des enfants et des personnes âgées. Mais il n’y a pas d’innocents à Gaza, diront des responsables et des journalistes israéliens.

Récemment, des récits de militaires israéliens ont permis de comprendre l’ampleur des pertes civiles, dans une guerre censée s’attaquer aux seuls combattants du Hamas, dont le nombre était estimé à environ 30 000. Pour atteindre un responsable important du Hamas, le commandement israélien a assumé de tuer, dans certains cas, des dizaines et parfois des centaines de civils, le ratio de 20 civils tués pour un combattant Hamas était le plus fréquemment utilisé. L’armée a par ailleurs procédé à des bombardements intenses et massifs qui ne pouvaient que provoquer un nombre très important de morts.

Benjamin Nétanyaou a fréquemment suggéré que la culpabilité des Palestiniens était collective. Au début de la guerre, il leur a reproché de ne pas s’être soulevés contre le Hamas. En octobre 2023, il les a assimilés au peuple des ténèbres de la prophétie d’Isaïe qu’Israël devait tuer.  Le ministère de la Défense de son gouvernement en a parlé comme « d’animaux humains », promettant qu’ils n’auraient droit ni à la nourriture, ni à l’eau, ni à l’électricité.

De fait, les frappes israéliennes ont bombardé des infrastructures qui auraient dû a priori être épargnées (école, hôpital) ou des tentes de réfugiés. Chaque fois, la même justification arrive, mécanique : l’existence d’un site terroriste ou la présence de terroristes, sans que quiconque puisse vérifier l’exactitude de l’assertion. Rares sont les cas où des vidéos permettent de montrer qu’aucune personne autre que des sauveteurs n’étaient présents : dans ce cas, Israël promet une enquête dont les résultats n’arrivent jamais.

Que la population civile soit devenue une cible en elle-même devient, au fil de la guerre, une évidence : en janvier 2024, une petite fille de 5 ans, Hind Rajab, a attendu des heures, dans une voiture, aux côtés de sa famille massacrée, le feu vert que les militaires israéliens devaient donner pour qu’elle soit secourue par des équipes prêtes à le faire :  elle a été finalement tuée par un tir Israélien qui a frappé également l’ambulance qui venait la secourir.

En 2025, Israël utilise l’arme de la famine contre la population et empêche l’aide alimentaire d’arriver : on passe alors de 500 à 600 camions par jour à quelques dizaines. Une fondation dite humanitaire, d’obédience trumpiste, se voit accorder le monopole de la distribution de nourriture : cohues, chaos, tirs de l’armée sur une foule affamée qui se bat pour obtenir à manger. Benjamin Nétanyaou soutiendra sans rire que c’est l’ONU qui empêche les ravitaillements de passer puis, pour nier toute famine, prétendra qu’Israël a lui-même apporté de la nourriture. Il est vrai que, déjà dans les années 2010, il prétendait que c’était un Palestinien qui avait soufflé à Hitler l’idée de la solution finale, qu’il accusera en 2025 la France, quand elle reconnaîtra la Palestine, d’être antisémite et, en 2026, à la tribune de l’ONU, affirmera que le maire de New-York, Zohran Mamdani, parce qu’il soutient le droit des Palestiniens à vivre dans leur propre état, est membre de Daech, organisation terroriste. Rien ne l’arrête, comme Trump.

Affaiblissement de l’ONU, affaiblissement de la justice internationale

De longue date, l’ONU a été affaiblie par la question palestinienne, puisqu’elle n’a jamais pu imposer le respect du droit international et que, en ce domaine comme en d’autres, du fait de l’utilisation systématique du droit de veto, le Conseil de sécurité a perdu toute force. Dans le passé, après les guerres israéliennes au Liban ou en Syrie, l’ONU s’est donc contentée de faire tampon entre le Golan occupé et la Syrie ou d’être présente au Sud Liban. Elle s’est adaptée au blocus illégal de Gaza en 2007 en mobilisant des ressources importantes pour se coordonner avec Israel et atténuer les conséquences de cette fermeture sur la population. Elle a montré son impuissance à imposer ses valeurs.

La guerre récente l’a encore davantage fragilisée : sans rencontrer une grande résistance, Israël a d’abord accusé l’UNRWA, l’agence onusienne d’appui aux palestiniens, de soutenir le Hamas, au prétexte de contacts jugés suspects de quelques salariés. Puis l’ONU elle-même a été accusée d’antisémitisme quand ses représentants ont commencé à parler franc et à dire ce qui se passait. L’hostilité à l’ONU est alors devenue patente : à Gaza, l’armée israélienne a bombardé des écoles et des dispensaires de l’ONU (il est vrai que les bâtiments de la Croix-Rouge internationale n’ont pas non plus été épargnés) et, en 2024, l’ambassadeur d’Israël aux Nations-Unies a passé à la broyeuse, publiquement, la Charte de l’ONU. Trump partage cette hostilité, tout comme Poutine. Ces dirigeants préfèrent désormais un monde de la force brute, sans droit, avec seulement des accords transactionnels de donnant-donnant. C’est cette évolution, tolérée de tous, qui devient inquiétante pour l’avenir.

La situation s’est dégradée, davantage encore, pour la justice internationale, avec le sort réservé par les Etats-Unis à la Cour pénale internationale (CPI) et à ses juges.

En mars 2023, la CPI a lancé un mandat contre Poutine pour crimes de guerre et déportation de population. En novembre 2024, elle a fait de même contre Benjamin Nétanyaou pour crime de guerre de malnutrition, meurtre, privation du droit à la vie et à la santé de la population et actes inhumains, et contre un de ses ministres, pour crimes contre l’humanité, tout en faisant de même contre trois leaders du Hamas pour crimes de guerre et contre l’humanité. Depuis lors, les États-Unis considèrent que la CPI mène une lutte contre l’Amérique et persécutent les juges, les privant indûment de certains droits (utilisation de cartes bancaires, libres déplacements), tandis que Benjamin Nétanyaou dénonce leur antisémitisme. Face à ces accusations, l’Europe, divisée, ne réagit pas, alors qu’avec le règlement de blocage (règlement CE n° 2271/96), qui interdit aux entreprises de l’Union européenne de se soumettre aux lois et sanctions extraterritoriales adoptées par des pays tiers, elle aurait le droit de s’opposer aux sanctions illégales contre les juges de la CPI. La France quant à elle argue, avec une certaine lâcheté, d’une ambiguïté du droit et prétend que les chefs d’État comme B. Nétanyaou ou Poutine bénéficient d’une immunité juridique, alors que la CPI rejette cette interprétation.

 Quant à la Cour internationale de justice, que son statut onusien protège davantage, elle témoigne, elle aussi, d’une certaine netteté : il existe, a-t-elle dit lors de la famine à Gaza, un risque de génocide. Elle a alors ordonné de laisser entrer l’aide humanitaire.  Ni Israël ni les pays qui l’arment n’ont bougé. Le cynisme est absolu.

Quelles responsabilités ?

 Bien évidemment, la responsabilité est d’abord celle Benjamin Nétanyaou et de la droite et de l’extrême-droite israéliennes, mais elle est aussi celle des présidents américains, et pas seulement de Trump.

La responsabilité de la droite israélienne est ancienne : dans les années 90, Benjamin Nétanyaou s’est violemment opposé à Rabin, refusant la perspective de rétrocéder les territoires occupés et participant à la campagne de haine contre lui. C’est ensuite lui qui, revenu au pouvoir, s’est chargé de la liquidation définitive des accords d’Oslo. Arrivent ensuite Sharon, l’annexion détournée d’une part de la Cisjordanie (les colonies installées) et l’instauration du blocus de Gaza. La présence du Hamas à Gaza, qui contribuait à décrédibiliser une OLP qui réclamait pour les Palestiniens une solution politique que personne ne voulait plus envisager, n’était alors pas mal vue des Israéliens.

Les présidents américains portent également une lourde responsabilité. Sans même parler d’Obama, qui au départ voulait le retrait des troupes américaines du Proche-Orient et la restauration des droits des palestiniens et s’est contenté d’un gel limité de la colonisation en Cisjordanie, J. Biden, qui se disait sioniste, a tout cautionné, acceptant de livrer à Israël toutes les armes nécessaires : les États-Unis, membres du Conseil de sécurité, ont tours choisi cette voie, passant sur l’occupation, les discriminations, l’expansion des colonies, les violences des colons en Cisjordanie, puis le blocus de Gaza et les crimes de guerre. Ils ont opposé constamment leur veto (42 fois, de 1972 à 2011) aux résolutions critiques à l’égard d’Israël. Les préoccupations de politique intérieure (l’électorat des chrétiens sionistes) jouent bien sûr.

Trump ajoutera au choix de ses prédécesseurs les attaques contre l’ONU et la CPI et la folie des plans « transactionnels » de paix, en 2020 et en 2025, où sans consulter les palestiniens, un plan de reconstruction est présenté au monde par des promoteurs immobiliers, dont les États-Unis profiteraient sans le financer. Trump a eu un tort supplémentaire : celui de suivre Benjamin Nétanyaou lorsque celui-ci l’a entrainé dans son délire de guerre généralisée, Iran et Liban, dans la folle volonté de remodeler le Proche-Orient, guerre dont les États Unis ne parviennent pas aujourd’hui à s’extraire et qui met à mal les économies dépendantes des énergies fossiles, dont la nôtre.

Cependant, Jean-Pierre Filiu insiste également sur la responsabilité de l’Union européenne.

Il récuse d’abord l’idée qu’Israël n’étant pas en Europe, celle-ci peut laisser aux États-Unis la responsabilité des choix de politique internationale dans cette partie du monde tout en se focaliser sur l’aide à l’Ukraine.

L’Europe a en effet une histoire commune avec Israël, dont elle a soutenu la création. De plus, l’Union a généreusement financé l’Autorité palestinienne dans l’espoir d’un règlement de paix. Ce financement l’engage. Elle est en outre le premier partenaire commercial d’Israël et a un accord de coopération avec lui. Elle ne peut se désintéresser de ce qui se passe dans cette région du monde, qui, au demeurant, l’affecte et, souvent, la perturbe. V. Poutine mène quant à lui une politique globale, tentative d’expansion en Ukraine et soutien de certains acteurs au Proche-Orient, Iran notamment. Toutefois, l’Europe choisit de rester passive, ce qui en fait, revient à accepter ce que fait Israël. La présidente de la Commission européenne s’est, au demeurant, rendue en Israël dès le 13 octobre, assurant Benjamin Nétanyaou de son indéfectible soutien, sans le mettre en garde contre les décisions qu’il s’apprêtait à prendre. Or, il est difficile de s’opposer à une Russie qui ne respecte pas les droits humains dans la guerre et d’être aux côtés d’Israël quand il fait de même. Les pays du sud voient cette contradiction et accusent l’Union d’hypocrisie, à juste titre.

En réalité, l’Europe est divisée, entre le soutien farouche à Israël de pays comme l’Allemagne et la Hongrie d’Orban et la reconnaissance de la Palestine par l’Espagne, l’Irlande, la Slovénie, la France, le Portugal, la Belgique…Cette division empêche toute position claire, a fortiori toute sanction forte, même si certains pays ont décidé de mesures visant les colons de Cisjordanie.

Jean-Pierre Filiu regrette que l’Union, qui se dit attachée au droit et patrie du droit, renonce à le faire respecter et n’offre de ce fait aucune résistance à la politique trumpiste. Il déplore la faiblesse des déclarations de soutien à la Palestine (hormis en ce qui concerne l’Espagne), quand bien même certains pays, dont la France, ont symboliquement « reconnu » la Palestine en 2025, sans aller beaucoup plus loin parfois. Il regrette aussi la faiblesse de son aide : elle a accueilli peu de blessés palestiniens (300) alors que les besoins sont énormes. L’Union refuse également de voir l’alliance de fait entre Benjamin Nétanyaou et l’extrême-droite européenne, dont les ambitions menacent pourtant la cohérence de l’Union, si ce n’est son existence et qui, constat grinçant, sont parfois antisémites. Elle ne soutient que mollement, voire pas du tout, les juges de la CPI durement attaqués par Trump.

Vers un monde impuissant et à la dérive, vers un monde de la force brute ?

Aujourd’hui, les pays qui protestent contre l’action d’Israel à Gaza le font par compassion. C’est un spectacle qui nous fait honte à tous, a déclaré le président Macron à la tribune de l’ONU, parlant de Gaza. Mais il ne s’agit pas seulement d’avoir pitié, encore que l’on pourrait davantage y céder. La crédibilité des nations attachées au droit est en cause. Comment s’opposer à Poutine quand on accepte ailleurs un monde sans droit ?

Surtout, où nous mènent ce mépris du droit et ce refus de toute humanité ? Nulle part. Le Hamas revit aujourd’hui à Gaza. La haine s’approfondit entre Israël et les Palestiniens survivants, haine dont on connaît les fruits. On ne sait pas comment Israël peut se sortir du bourbier de Gaza puisqu’il refuse toute porte de sortie. Que veut-il faire de ce peuple qui meurt lentement ? Espère-t-il le déporter sous les yeux du monde ?  L’occupation du Liban est tout aussi intolérable. La dictature iranienne a survécu et ses alliés peuvent toujours nuire. La guerre peut repartir à tout moment. Et Poutine saura nous faire savoir que nous aussi nous sommes dans son viseur. Réveillons-nous : il ne faut pas laisser le monde aux mains des fous qui ne croient qu’à la force.

Pergama, le 5 octobre 2026.