Le bilan des récentes manifestations repose, de manière aiguë, la question de l’équipement des policiers en armes dites « non-létales » ou « armes intermédiaires ». Ces armes sont, outre les grenades lacrymogènes, les lanceurs de balles de défense qui projette des balles de caoutchouc, les grenades de désencerclement, qui projettent également des galets de caoutchouc et les grenades assourdissantes, qui créent un effet de choc. Les modèles de grenade utilisées ont évolué et le gouvernement a toujours plaidé que les nouveaux modèles étaient moins dangereux, sans que, pour autant, l’on puisse en avoir la certitude : ainsi, la grenade OF-F1 qui a tué Rémi Fraisse en 2014 était une grenade offensive chargée de TNT, hautement dangereuse, a été remplacée par la grenade GLI-F4, dont le ministère a interdit l’utilisation en 2020 pour son excessive dangerosité, le bilan établi à la suite des manifestations des gilets jaunes étant très lourd. Elle a été remplacée par la grenade GM2L, qui contient également un explosif, responsable dans les récentes manifestations de blessures graves, et par la grenade EF-SON, dont le ministre a suspendu l’utilisation après qu’un lycéen ait eu la main arrachée par son explosion.
Ces armes dites non létales sont des armes de guerre dont personne au demeurant ne peut nier les risques, mutilations ou plaies perforantes si la grenade, au lieu de tomber au sol, tombe et explose sur quelqu’un.
S’agissant des manifestations des gilets jaunes, l’on décomptait, en janvier 2019, 1700 blessés chez les manifestants, et, chez ces derniers, 80 à 90 blessures graves, liées à l’utilisation des balles de défense ou des grenades, avec des personnes estropiées pour la vie. S’agissant des manifestations récentes de lycéens, le bilan, encore non officiel, décompte une trentaine de blessures graves ou de mutilations.
Ces armes sont, en outre, de plus en plus utilisées : selon le rapport d’activité de l’IGPN du 26 juin 2018, on décomptait en 2017 2494 tirs de LBD, soit une augmentation de 46 % par rapport à 2016. En 2025 (rapport 2026 de l’IGPN), on en décomptait 5065, + 25 % par rapport à 2024.
Que répond le ministère de l’Intérieur ?
Il rappelle d’abord que l’utilisation de ces armes découle d’une doctrine de « mise à distance » avec la foule visant à éviter les affrontements, notamment les charges et les coups de matraque qui peuvent être mortels lorsque la manifestation dégénère. Il martèle ensuite que les textes (la loi mais aussi les consignes techniques d’utilisation) encadrent le recours à de telles armes : l’utilisation, répète le ministre, doit toujours être « proportionnelle et graduée », pratiquée quand la situation la rend « absolument nécessaire ». De plus, les conditions de tirs sont enseignées lors de la formation des policiers : le LBD doit viser le torse et pas la tête et ne doit pas être tiré trop près de la cible. Les grenades de désencerclement doivent rouler par terre, les autres doivent éviter les tirs tendus vers une cible, surtout si le policier utilise un lanceur.
Ces justifications sont en réalité, inappropriées : la mise à distance est un mythe. Dans le feu de l’action, le tir exprime une volonté de domination, voire d’attaque des manifestants, violents ou pas, comme on l’a vu avec la vidéo tournée à Sainte Soline où tous les policiers tirent à tir tendu des grenades explosives, assimilant tous les manifestants à des cibles, ce qui est explicitement interdit, mais manifestement pas réprimé. Les tirs de grenade sans sommation sont courants même quand le policier n’est pas directement menacé, dans une volonté de peur et d’intimidation. On sait aussi que les policiers qui participent aux opérations de maintien de l’ordre sont loin d’être tous correctement formés et ne respectent pas toujours les consignes. Les témoignages et le nombre de blessés montrent bien que les textes ne sont pas respectés : on gaze un groupe qui ne fait rien, on tire sur des gens qui fuient, c’est un combat sans règle où la police veut dominer et vaincre.
Le ministre utilise souvent un argument qui reporte la responsabilité sur les manifestants, en expliquant qu’ils sont de plus en plus violents et que cette violence justifierait en quelque sorte la plus grande violence des policiers, indépendamment même des situations de pillage.
Dans une étude comparant les manifestations contre la réforme des retraites de 2010 et de 2023, le criminologue Sebastian Roché contredit cette assertion. Les deux manifestations sont très proches, comparables quant au comportement des manifestants mais l’utilisation des armes et le nombre de blessés est bien plus important en 2023 : l’escalade dans la violence tient à la police. De même, la comparaison avec les pays étrangers qui n’ont pas recours aux armes non létales montre que la police parvient à maîtriser des manifestations même violentes avec un nombre de blessés moindre.
L’évolution actuelle révèle en réalité un choix politique : les pouvoirs publics assimilent toute foule à un danger. Cette doctrine traduit une culture politique qui considère a priori que les manifestations doivent être réprimées au nom de la préférence pour l’ordre. On admet alors la brutalisation croissante du maintien de l’ordre et même les « accidents », au risque d’isoler ce corps social de la population. D’autres pratiques montrent au demeurant ce faible respect du droit par les autorités policières, les arrestations « préventives » avant le début d’une manifestation (on passe 24 h en garde à vue puis on est relâché puisque rien ne peut vous être reproché), tout comme la technique punitive de la nasse, qui enferme des manifestants, pacifiques ou pas, en bouclant les issues d’une place, sans se soucier du droit des personnes à rentrer chez eux ou à quitter une manifestation. Le manifestant est un ennemi à dominer, on veut une France « sage ».
Ces positions sont confortées par le Conseil d’État, saisi en 2019 d’une demande d’interdiction de ces armes : le référé du 1er février 2019 et le jugement sur le fond de juillet de la même année rejettent la demande, même si le Conseil mentionne les risques de telles armes et reconnaît que les conditions dans lesquelles certaines personnes ont été blessées par ces armes ne répondaient peut-être pas toujours aux conditions légalement exigibles pour leur utilisation. Pour autant, selon le Conseil d’État, le maintien de l’ordre est une valeur qui se situe au-dessus du droit des personnes à l’intégrité physique et au-dessus du droit à manifester : le risque de réitération « d’actes de violences et de destruction » au cours des prochaines mobilisations, « rend nécessaire de permettre aux forces de l’ordre de recourir à ces armes, qui demeurent particulièrement appropriées pour faire face à ce type de situations, sous réserve du strict respect des conditions d’usage ». Il suffirait, dit le Conseil, de respecter le mode d’emploi, ce qui en réalité ne permet pas d’éviter les mutilations, chacun le sait.
Il serait temps de réfléchir à d’autres « doctrines » du maintien de l’ordre, pour favoriser la désescalade plutôt que le renforcement continu de la violence publique. La proposition de loi déposée en ce mois d’octobre pour interdire l’utilisation des armes non létales quand des mineurs sont susceptibles d’être présents n’est qu’un premier pas. Revenons, même dans la lutte contre les violences, à des méthodes moins barbares.