Racisme, la pente glissante?

Présidentielles : vers l’effondrement ?
19 octobre 2026

Racisme, la pente glissante?

L’attentat raciste de Trappes, où un individu qui voulait s’attaquer à des noirs et à des arabes a tué une personne et en a blessé 5 autres, dont une petite fille de 11 ans parce qu’elle était voilée, est-il un point de bascule illustrant le débordement du racisme dans la société française ? Selon le maire de Trappes, la réponse est positive. Le Président de la République lui-même, dans un surprenant aveu d’échec, a évoqué une « désinhibition » et un « racisme d’atmosphère », expressions qui évoquent une généralisation du racisme. L’attentat oblige à un état des lieux sur la mesure et la nature du phénomène. Ill faut également évoquer le contraste entre le discours politique sur l’immigration et le constat scientifique des faits, la puissance publique n’ayant cessé, ces vingt dernières années, entre la cohésion nationale et le flirt avec l’extrême droite, de préférer le flirt.

Le racisme, changement de ton ?

 C’est la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme), institution accréditée auprès des Nations-Unies, en charge en France de surveiller le respect des droits humains, qui mesure les préjugés racistes et la tolérance envers les minorités. Le rapport 2025 de cette institution est, comme les précédents, ambivalent, voire contradictoire : il note que l’indice de « tolérance à la diversité » est élevé (64/100, en progression légère par rapport aux années antérieures). C’est grâce au renouvellement des générations (les jeunes sont plus tolérants que les personnes âgées), à la progression des diplômes et à un discours public ostensiblement antiraciste : personne ou presque ne se revendique tel, sans doute parce que l’on craint de commettre un délit (sont punis l’injure à caractère raciste et la provocation à la haine raciale…), surtout par bienséance et conformisme. Le discours sur l’existence de races supérieures qui était encore, il y a 30 ans, celui de Jean-Marie Le Pen, est devenu plus rare (6 % des personnes interrogées, 18 % à l’extrême-droite).

Pour autant, les préjugés racistes restent ancrés : 59 % des personnes pensent que la plupart des immigrés sont venus profiter du régime de protection sociale, 44 % que l’immigration est la principale cause d’insécurité, 35 % que les juifs ont un rapport particulier à l’argent et 23 % que les enfants d’immigrés ne sont pas vraiment Français. Les discriminations sont très fréquentes (selon une enquête officielle VRS du service statistique du ministère de l’intérieur, 1,2 million de personnes déclarent avoir subi une manifestation de haine raciste) mais il y a peu de plaintes (beaucoup sont au demeurant classées sans suite) et peu de condamnations. La réponse publique est faible : la CNCDH note que le plan contre le raciste est mal appliqué et relève la fréquence de rhétoriques intolérantes voire haineuses chez certains responsables politiques, amplifiées par des médias d’opinion.

Sociologues et politologues ont étudié depuis longtemps ce « brouillage » du racisme : la race disparaît (paradoxalement, elle n’est plus évoquée que par les anti-racistes) au profit d’autres notions (la culture, la civilisation, la religion, le statut de la femme…) qui permettent le même rejet, en plus avouable. Dans un récent numéro d’Esprit (Face à la relance raciste, octobre 2026), le philosophe Michael Foessel évoque cette transformation : le discours qui justifie les préjugés haineux porte sur l’incompatibilité des pratiques culturelles, la volonté de protéger une civilisation attaquée, la submersion migratoire, la défense de la laïcité contre l’Islam, voire une propension différente à la délinquance selon l’origine.  Le racisme n’est évoqué que par l’accusation de « racisme antiblanc », qui réussit à retourner l’accusation, sans mentionner que le racisme se définit aussi par des pratiques discriminatoires systématiques dans l’emploi, le logement, les relations avec les forces de sécurité voire les peines pénales, toutes discriminations dont les blancs sont protégés. L’objectif devient défensif : les habitants « de souche » sont transformés en victimes, attaquées sur leur propre territoire et ayant en quelque sorte le droit de se défendre. La « préférence nationale » ne serait donc pas raciste puisqu’elle se justifie par la défense de la nation.

Ce discours d’euphémisation du racisme peut marcher : la Fondapol a publié en 2025 Le mythe de la France raciste qui rappelle la culture politique universaliste du pays, son rejet des théories biologiques des races, sa volonté de lutte contre les discriminations et son « ouverture culturelle ». La France ne pourrait donc pas être raciste, sinon elle se renierait. La vérité est moins simple : la France se pense vertueuse mais refuse de voir que les racistes ont adapté leur discours, dont l’attentat de Trappes révèle l’hypocrisie.

Une rhétorique toutefois de plus en plus violente

 Michael Foessel reconnait que les prudences sémantiques sont parfois abandonnées. D’abord, le RN n’est pas seul à l’extrême-droite : le parti Reconquête est moins précautionneux, de même que les petits groupes d’ultra-droite dont la présence est visible désormais. A l’oral, les paroles sont plus crues, comme en témoignent l’enregistrement récent d’un policier RN de Carcassonne (bicots, nègres, bougnoules…) ou l’enquête ouverte, en ce mois d’octobre, sur un « salon de discussion » sur X où circulent d’âpres appels au meurtre.  Au niveau international, l’ALD en Allemagne parle de « re-migration », même pour les immigrés devenus citoyens allemands. En France aussi, le discours sur « l’identité » et « les valeurs » devient plus franc, notamment quand il évoque la délinquance : B. Retailleau parlait ainsi, lors des émeutes de 2023 liées à la mort de Nahel, d’une sorte de régression vers les origines ethniques, comme si, pour les noirs et les arabes, la barbarie était encore toute proche. L’Africain serait ainsi inassimilable parce trop proche de la sauvagerie. Depuis quelques semaines, le Rassemblement national parle de hordes de racaille, de prédateurs de banlieue et Trappes, dirigée par un maire élu, est à nouveau qualifiée, en 2026, après l’attentat, de République islamiste en miniature. Le discours sur la bestialité revient, avec les allusions, lors des dernières élections municipales qui ont vu l’élection de maires noirs, aux « tribus » et « aux grands singes ». Il est vrai que la haine s’amplifie quand des personnes issues des minorités se révèlent capables de conquérir des positions institutionnelles, ce que les racistes jugent insupportable.

Il faut pourtant nommer les choses : en 2023, la linguiste Cécile Alduy rappelait que l’extrême-droite, qui refuse le droit du sol qui légitime la présence de personnes qui ont grandi en France et souhaite une France définie par le droit du sang, révèle une logique racialiste qu’elle voudrait camoufler.

Entre ce qu’on le sait et ce que l’on dit, la béance

Le racisme déforme les constats.

La droite (B. Retailleau, E. Philippe) considère ainsi que l’immigration est « massive » ou « bien trop importante », le centre (F. Bayrou) parle de submersion et l’extrême droite de chaos migratoire hors de contrôle. Naguère, N. Sarkozy évoquait l’immigration comme une inondation sournoise et dévastatrice : c’est un phantasme.

Comme le rappelle le démographe F. Héran dans son dernier ouvrage Immigration, le grand déni (Seuil, 2023), l’immigration a, c’est vrai, augmenté depuis le début des années 2000, passant de 7,3 % de la population à 11,6 % aujourd’hui, avec 8 millions de personnes, dont un tiers (2,6 Millions) a acquis la nationalité française. Mais cette augmentation concerne le monde entier, un monde plus mobile troublé par les guerres et la pauvreté. La France n’est pas particulièrement attractive, on le voit dans le cas des demandeurs d’asile des années 2010, voire en 2020 pour les Ukrainiens, qui se sont massivement orientés vers d’autres pays. Il arrive que les demandes d’asile baissent (2025 et premier semestre 2026). Quant à l’augmentation récente des flux, elle est davantage liée aux étudiants et à l’immigration de travail qu’à l’asile.

Sur l’immigration de travail, deux études de Terra nova ont ainsi récemment réfuté des affirmations erronées de l’extrême-droite.

La première (Immigration et emploi en France, décodage d’une radiographie manipulée, octobre 2026) attaque l’étude d’un laboratoire d’idées financé par P-E Stérin, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, qui soutient que les immigrés sont faiblement intégrés au marché du travail, même dans les métiers en tension, du moins hors Ile de France. Terra Nova démontre que l’apport des travailleurs immigrés doit être comparé à leur pourcentage parmi les travailleurs : de 2021 à 2023, les immigrés représentent un tiers de la hausse des emplois, pourcentage bien supérieur à leur part dans la population des actifs en 2021 (4,2 %) et on peut leur imputer 0,5 point dans la croissance du PIB ces années-là. De même, leur part dans les emplois en tension est largement supérieure à leur part dans la population active, y compris en province.

La deuxième assertion que contre Terra nova (Les travailleurs immigrés, avec ou sans eux, mai 2025), c’est l’affirmation du RN selon laquelle la France pourrait de se passer des immigrés puisqu’il y existe du chômage et donc de la main d’œuvre disponible. Terra nova démontre que le recours à la main d’œuvre étrangère sera décisif dans les années et les décennies qui viennent. Aujourd’hui, les travailleurs immigrés jouent un rôle essentiel dans les métiers qui peinent d’ores et déjà à recruter (soins à la personne, BTP, logistique…) mais aussi, de plus en plus, dans des métiers qualifiés. Compte tenu des évolutions démographiques du pays et de la nécessité de maintenir un ratio d’activité élevé pour soutenir les finances publiques, il faudra recruter 310 000 nouveaux immigrés par an dans les années 2040, soit davantage qu’aujourd’hui. Il faudra donc flécher les entrées vers l’insertion économique et veiller à la qualité d’accueil et d’insertion : la fermeture des frontières ou la réduction de l’immigration seraient de très mauvaises décisions.

Autre affirmation dénuée de fondement, la récente déclaration d’E. Philippe sur l’échec incontestable de l’intégration des immigrés, qui serait constatable depuis des décennies, déclaration sévèrement critiquée par D. de Villepin, qui se moque : il voit à la télévision des noirs et des arabes qui manifestent et cassent, et hop ! l’intégration est un échec. « On essentialise les positions des uns et des autres en fonction de ce que l’on voit sur un écran ». De fait, E. Philippe gagnerait à lire les données de l’Insee et surtout, de la nouvelle version 2026 de l’étude INED INSEE Trajectoires et origines. Il y apprendrait que la situation est compliquée : il faut se garder du simplisme.

Il est en effet difficile de globaliser les immigrés, tant les situations sont diverses, selon l’origine, la date et le motif de l’arrivée, les « trajectoires d’installation », plus ou moins heurtées. Dans la réalité, l’immigration est un kaléidoscope, avec ses réussites et ses échecs.

Si, toutefois, l’on examine des données globales, les immigrés, surtout extra-européens, sont, c’est vrai, dans une situation plus défavorable que la population majoritaire dans le domaine de l’emploi, du logement, des revenus. Cependant, quand on compare leur taux de chômage (12 %) à celui des personnes relevant de la population majoritaire de même qualification, la différence est faible. Si leur taux de pauvreté est le double de celui du reste de la population, c’est parce ce que, souvent, une seule personne travaille dans le foyer. Les immigrés sont aussi bien plus exposés à des discriminations et c’est cette segmentation par rapport à la population d’origine qui compromet leur bonne intégration.

Pour autant, les flux d’immigration ont évolué sur le moyen terme : les nouveaux arrivants ont un bien meilleur bagage en termes de diplômes. Surtout, la situation sociale s’améliore nettement dès la deuxième génération (bien meilleur niveau de diplômes, des trajectoires de progression sociale forte) même si le rattrapage par rapport au reste de la population n’est pas total.

Surtout, l’intégration doit se mesurer autrement, d’autant que l’État a une part de responsabilité dans les données mentionnées ci-dessous. Le premier point remarquable est qu’il y a mélange : 41 % de la population en France a un lien avec l’immigration, qu’il s’agisse des immigrés, de ceux qui ont un parent ou grand-parent immigré ou qui ont fait un mariage mixte, la mixité conjugale augmentant avec les générations. L’autre point important est que les descendants d’immigrés auxquels on demande quelle est leur identité d’origine citent toujours la France, soit seule, soit avec le pays d’origine de leurs parents.

De manière plus approfondie encore, E. Philippe gagnerait à parcourir une étude de l’Agence européenne des droits fondamentaux, la FRA, malheureusement ancienne (2017), sur les musulmans d’Europe : ceux-ci s’y plaignent beaucoup des discriminations subies mais les trois quarts d’entre eux déclarent être fortement attachés à leur pays d’accueil et avoir un degré de confiance élevé envers les institutions.

Quant à la délinquance des immigrés, souvent considérée comme un signe de mauvaise intégration, là aussi, la situation est complexe et mérite d’être analysée honnêtement, ce qu’a fait en 2023 le CEPII, centre officiel de recherche en économie (Immigration et délinquance, réalités et perceptions). Il en ressort que la population immigrée est à l’évidence surreprésentée dans la délinquance (sur l’année étudiée, 8 % de la population, 17 % des personnes mises en cause). Pour autant, la délinquance de la population immigrée est la même que celle des populations ayant les mêmes caractéristiques socio-économiques. De plus, les atteintes aux biens par les immigrés, qui atteignent dans certains cas des niveaux très élevés (30 % des mis en cause pour certains vols) s’expliquent par la difficulté d’accéder au marché du travail : elles diminuent nettement lorsque cet accès devient possible. Par ailleurs, deux points doivent retenir l’attention : les immigrés sont traités différemment sur le plan pénal que le reste de la population, avec davantage de risques d’être arrêtés, davantage aussi d’être incarcérés, avec des peines plus longues pour un délit identique ; enfin le traitement médiatique est très différent, l’origine du mis en cause étant systématiquement indiquée.

Ce que les pouvoirs publics ont fait : des textes complices  

 On peut lister les déclarations des responsables publics au pouvoir depuis 10 ans, qui flirtent avec le racisme : « processus de décivilisation » (E. Macron), « ensauvagement » (E. Macron, Gérard Darmanin, B. Retailleau), « submersion migratoire » (F. Bayrou premier ministre), grand remplacement (A. Bergé, ministre).

Mais l’action du gouvernement est aussi en cause, comme le montre l’adoption de deux textes : le premier est la loi séparatisme du 24 août 2021, dont le Président de la République expliquait la nécessité par le fait que les adeptes de l’Islam radical adhèrent selon lui à un projet « conscient, théorisé, politico-religieux », avec une « organisation méthodique pour contrevenir aux lois de la République », termes qui font basculer les intégristes musulmans dans un complot contre l’État et les met du côté des dérives violentes du terrorisme islamique.

Si l’intégrisme religieux (musulman, chrétien, juif…) adopte parfois des conduites répréhensibles, confondre les musulmans intégristes avec les terroristes de Raqqa est un contresens.

Le second texte est la version initiale de la loi sur l’immigration du 24 août 2024, où le gouvernement a accepté, par complaisance envers l’extrême-droite, pour faire adopter son texte, des dispositions dont il savait qu’elles seraient censurées par le Conseil constitutionnel : quotas migratoires, préférence nationale excluant les immigrés de certains droits sociaux, durcissement du regroupement familial, dépôt d’une caution de retour pour les étudiants étrangers, restriction des conditions d’accès à la nationalité française. Tout s’est passé comme si l’adoption de ces dispositions n’avait aucune importance.  La tolérance envers les dérives policières et envers celles de la presse Bolloré et la mollesse de la lutte contre les discriminations dénoncée par la CNCDH ont contribué à amplifier les clivages.

La France est aujourd’hui déchirée par ces ambiguïtés, entre ceux qui accusent les responsables publics de complaisance envers le racisme et ceux qui, à mots plus ou moins couverts, adhèrent à cette idéologie violente d’exclusion. La situation est inflammable et le contexte international y contribue : le racisme s’exprime ouvertement aux Etats-Unis, en Israël, en Allemagne, en Angleterre…Que faire ? Au moins ouvrir les yeux.

Pergama, le 2 novembre 2026