Chine, faut-il augmenter les droits de douane?

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Chine, faut-il augmenter les droits de douane?

En février 2026, le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan a publié un rapport L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois. Le diagnostic est sombre : l’Europe est exposée à la concurrence chinoise à la fois sur ses marchés à l’exportation (1/4 des exportations européennes seraient de ce fait menacées) et sur son marché intérieur (pour plus de la moitié). La concurrence s’étend à des secteurs de spécialisation européenne et à forte valeur ajoutée, comme l’automobile, les machines-outils, les batteries, la chimie. Les pays européens sont inégalement exposés : sur le marché intérieur, l’Allemagne l’est à près de 70 %, l’Italie à 60 % et la France à 36 %. La menace, dit le Haut-Commissariat, est systémique : à qualité égale (la Chine a connu une montée en gamme technologique impressionnante), les prix sont de 30 à 40 % plus bas et la Chine, en surproduction, a un besoin vital d’exporter.

Pour montrer que l’Europe dispose de peu de temps pour réagir, le rapport rappelle l’exemple du secteur photovoltaïque : en position confortable au début des années 2000, la production européenne a été victime, en quelques années, d’une concurrence chinoise vigoureuse. La Chine a progressé sans discontinuer, jusqu’à des parts de marché aujourd’hui supérieures à 80 % dans tous les segments de la filière et la production européenne est devenue marginale. La baisse des prix a déstabilisé les entreprises européennes dès 2011 mais les enquêtes anti-dumping ont pris du temps et ce n’est qu’en 2013 qu’un accord a été conclu entre l’Europe et la Chine sur un prix plancher, alors que la base industrielle était déjà très affaiblie. Le rapport en conclut que quand la concurrence l’emporte par les prix, l’ajustement ne se fait pas graduellement mais par des modifications rapides mais irrémédiables des parts de marché, en quelques années tout au plus.

Le rapport juge que, compte tenu de la situation, que l’utilisation des moyens dont dispose l’Union européenne ne suffira pas : les mesures anti-dumping (qui ont permis d’imposer des droits sur les voitures chinoises) supposent de longues enquêtes et sont, comme le règlement sur les subventions étrangères, des mesures ex-post. L’instrument anti-coercition, pensé pour des situations exceptionnelles, n’est pas adapté à des pratiques récurrentes. Les mesures de sauvegarde sont sectorielles. La préférence communautaire s’applique aisément à des domaines bien circonscrits mais serait très complexe à généraliser.

De ce fait, le rapport avance deux propositions : soit imposer des droits de 30 % à l’ensemble des exportations chinoises, soit obtenir une dépréciation de l’euro de 20 à 30 % par rapport à une monnaie chinoise dont on sait qu’elle est volontairement sous-évaluée.

Les deux solutions posent des problèmes juridiques et politiques : s’agissant de l’institution de droits de douane, le rapport s’appuie sur des articles de GATT (clause de sauvegarde et exemption de sécurité nationale) qui couvrent plutôt des cas particuliers que des pratiques durables et générales. S’agissant de la politique jouant sur les changes, la banque centrale n’a pas compétence pour y procéder et il n’y aurait pas d’unanimité entre les États sur ce point.

Le rapport est bien évidemment conscient des tensions qui résulteraient de cette décision, la Chine jouant alors des dépendances européennes à son égard et pouvant utiliser, comme cela s’est pratiqué avec les droits de douane de Trump, des stratégies de contournement. Il faudrait donc, dit le rapport, réduire les dépendances les plus critiques avant de s’orienter vers l’institution de droits et mettre en place des mécanismes de surveillance pour éviter que les produits chinois ne transitent, avant d’arriver en Europe, par des pays amis de la Chine.

Les propositions du rapport ont soulevé de vives critiques : six économistes, dont trois membres du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales, organisme placé auprès du Premier ministre, en charge notamment de produire des expertises sur la politique économique et commerciale), ont signé une tribune qui, tout en partageant le diagnostic, argumente contre les solutions proposées.

La tribune rappelle d’abord l’excédent commercial global de biens de l’Union européenne, même s’il existe un déséquilibre net en ce domaine avec la Chine. La Chine donc n’étouffe pas commercialement l’Europe, qui, globalement, obtient de bons résultats. La remarque est exacte mais il reste légitime de s’inquiéter de l’avenir.

Surtout, la tribune considère que, s’il est loisible d’utiliser sectoriellement l’outil que représentent les droits de douane, imposer ces droits de manière indiscriminée sur l’ensemble des importations en provenance d’un pays ne constitue pas une politique industrielle : c’est une politique à la Trump, défensive et punitive, qui ne favorise pas les échanges. Appliquée aux États-Unis lors du premier mandat de Trump, elle s’est accompagnée d’une baisse de la production et de l’emploi industriels. Seul l’Inflation Reduction Act adopté sous Biden a obtenu des résultats en encourageant massivement les investissements dans certains secteurs industriels.  Il ne faut donc pas établir des barrages mais encourager l’industrie.

Par ailleurs, la décision entrainerait une escalade hostile avec la Chine, qui n’hésitera pas devant les mesures de rétorsion et profitera de notre dépendance à certaines de ses productions.

D’autres analyses (cf. notamment in La Revue politique et parlementaire, l’article Face à la Chine, le protectionnisme généralisé n’est pas la solution, février 2026) soulignent que les importations chinoises en Europe comportent des composants qui contribuent à la production de l’industrie européenne et dont celle-ci ne peut se passer. L’article ne voit pas bien par ailleurs comment faire accepter la manipulation du taux de change de l’euro. Surtout, les mesures protectionnistes ne règlent rien, puisque, parallèlement, elles reconnaissent que l’Europe n’est pas compétitive et le restera : la Chine cherchera à inonder les autres pays de ses produits, ce qui gênera les exportations européennes : le pays qui se protège y perd au final.

 Pour autant, le développement continu des exportations chinoises n’est pas soutenable. La vraie stratégie serait de développer la capacité d’innovation et d’investissement dans des secteurs jugés prioritaires.  A vrai dire, le rapport du Haut-Commissariat le dit en conclusion (tout le monde est donc d’accord) mais insiste moins sur cette politique, pourtant très difficile à définir et à mener, que sur des mesures contestables mais frappantes.

En définitive, comme le dit le CEPII, dans un monde ouvert, soit les pays acceptent d’être performants sur certains secteurs et moins dans d’autres, et cherchent à s’améliorer dans les secteurs stratégiques, tout en recourant ponctuellement à des droits de douane en cas de pratiques anti-concurrentielles ; soit ils mettent en place des mesures protectionnistes en croyant se protéger, mais ils risquent de nuire à leurs propres ressortissants, voire de nuire à leur avenir commercial. La vraie question devient alors : pourquoi l’Europe, qui est depuis longtemps sommée de définir une véritable politique industrielle, est-elle si lente à le faire, alors que les risques sont patents ?