La presse française s’est fait l’écho du remarquable document publié le 8 avril 2026 par deux journalistes du New-York Times, Jonathan Swan et Maggie Haberman, How Trump took the US to war with Iran. L’article raconte comment la décision d’engager la guerre a été prise par la Maison blanche. Il se fonde sur des interviews obtenues sous condition d’anonymat, sans doute de personnes qui ont assisté personnellement aux réunions consacrées à l’éventuel déclenchement de la guerre. S’agissant de discussions hautement confidentielles, ces confidences témoignent de profondes fractures au sein de l’entourage du Président, peut-être aussi du souci de certains acteurs de se dédouaner au moment où l’opinion mondiale comprend combien la guerre israélo-américaine contre l’Iran a été nocive.
L’objectif principal de l’article du NYT est de montrer combien le Président de la première puissance du monde est influençable et irréfléchi : il a pris une mauvaise décision alors même qu’il disposait de documents d’experts de la CIA qui auraient dû l’éclairer, ce qui rappelle l’analyse d’Hannah Arendt sur la guerre du Vietnam où elle mentionnait les rapports de la CIA mettant en garde le Président de l’époque contre la tentation d’y aller, déjà sans buts précis. L’article détaille la réunion à Washington du 11 février 2026, lors de laquelle le Premier ministre Israélien, Benjamin Netanyahu, qui s’était mis en scène en chef de guerre discourant devant un écran où étaient massés « en live » tous les hauts responsables militaires d’Israël et les chefs du renseignement du pays, a expliqué, devant Trump et son équipe, que l’Iran était mûr pour un changement de régime, que la destruction du programme balistique iranien ne prendrait que quelques semaines si une coalition israélo-américaine bombardait le pays, que le régime serait trop affaibli pour bloquer le détroit d’Ormuz, que la population iranienne allait se révolter et qu’il existait des solutions toutes prêtes pour remplacer le gouvernement des mollahs.
« Ça me va », aurait déclaré Trump à la fin de la réunion, visiblement séduit.
D’autres meetings ont réuni ensuite le Président et son équipe, notamment les 12 et 26 février, pour échanger leurs avis sur la perspective d’une guerre. Les débats ont porté sur l’analyse par les services de renseignements américains des assertions du Premier ministre Israélien. Les experts de la CIA considéraient que la décapitation du régime iranien était réalisable, que les bombardements pouvaient empêcher l’Iran de menacer ses voisins (cette vision s’est révélée trop optimiste) mais qu’il n’y aurait ni soulèvement de la population ni changement de régime (c’était « une farce »). Pourtant, Trump, qui a hésité quelques temps, a finalement décidé d’y aller.
Au-delà de la dénonciation du caractère instinctif et puéril des décisions d’un Trump manipulé par un Netanyahu cynique dont le seul horizon est la guerre, l’intérêt de l’article est de montrer la conception que les conseillers du Président ont de leur rôle : comment doit-on se comporter à l’égard d’un chef qui s’oriente vers une mauvaise décision mais qu’il faudrait quand même convaincre de renoncer ? Un Président qui, enivré de sa réussite au Venezuela, rêve d’être celui qui aura enfin mis fin à un régime honni qui a humilié autrefois les États-Unis ? Un Président qui supporte mal l’opposition ? Eh bien, à la Maison blanche, peu se sont posé la question et presque tous ont essayé de passer entre les gouttes.
L’article mentionne méthodiquement la conviction des divers responsables, tel qu’ils en ont fait part à leur entourage ou à leurs collègues : aucun, sauf le secrétaire d’État à la guerre, Pete Hegseth, qui considère que la guerre est la solution de tout (« De toute façon, il faudra y aller un jour ou l’autre, alors allons-y maintenant ») n’est vraiment favorable.
Le Vice-président J-D Vance voit tous les risques et en avertit Trump : imprévisibilité d’une guerre quelle qu’elle soit, risque de chaos, doute sur la possibilité d’un renversement de régime, risques de dissensions dans la base MAGA, problème de stocks des intercepteurs de missiles, interrogations sur la fermeture d’Ormuz. Un temps, pour éviter une guerre à grande échelle, Vance a suggéré à Trump d’ordonner plutôt une frappe limitée. En définitive, dans la toute dernière réunion, il lui dit clairement : « Vous savez que je pense que c’est une mauvaise idée mais, si vous voulez le faire, je vous soutiendrai ». C’est le seul à avoir donné un avis clair.
Marco Rubio non plus n’était pas favorable à la guerre. Il n’a pourtant jamais dissuadé Trump de s’y engager et s’est montré ambivalent lors de la dernière réunion du 26 février, s’en tenant à un conseil sur l’affichage des buts de guerre. : « Si notre objectif est un changement de régime ou un soulèvement, nous ne devons pas le faire. Mais si l’objectif est de détruire le programme de missiles iranien, c’est un objectif que nous pouvons atteindre. » S’adressant à un Trump qui rêve d’être un héros de guerre, que vaut cette subtilité ?
Le Chef d’état-major des armées, Dan Caine, pensait, selon son entourage, que la guerre était une mauvaise idée. Il en a toujours souligné publiquement les risques, indiquant que les Israéliens avaient l’habitude de présentations biaisées et insistant lui aussi sur la question de la diminution des stocks de munitions et mentionnant le risque sur Ormuz. Pour autant, à la différence de son prédécesseur qui disait que son devoir était d’empêcher Trump « de faire des bêtises », il a toujours affirmé que son rôle n’était pas d’avoir une opinion mais de présenter au Président toutes les options et leurs conséquences : de ce fait, Trump n’entendait que ce qu’il voulait entendre. Caine n’a pas varié lors de la dernière réunion : il a exposé les risques sans donner son avis et conclu que, si Trump ordonnait l’opération, l’armée l’exécuterait et mettrait toute sa puissance au service du pays.
Le Directeur de la CIA, John Radcliffe, était lui aussi convaincu par l’analyse de ses services : la coalition pouvait décapiter le gouvernement iranien mais espérer un changement de régime était illusoire. Lors de la dernière réunion, il s’est réfugié lui aussi dans l’ambiguïté : « Si l’on entend par changement de régime l’élimination du guide suprême, nous pouvons probablement le faire ».
Quant à S.Wiles, chef de cabinet de la Maison Blanche, selon son entourage, elle s’inquiétait beaucoup de la guerre, craignant notamment ses conséquences sur le pouvoir d’achat des Américains. Toutefois, elle estimait n’avoir pas assez de compétences pour se prononcer sur le plan militaire. Lors de la dernière réunion, elle a dit à Trump que, s’il estimait que la sécurité nationale des États-Unis l’exigeait, il devait engager la guerre.
Le Conseiller juridique de la Maison Blanche a indiqué, de manière un peu surprenante, qu’il ne voyait pas d’objections juridiques à la guerre (celle-ci est à l’évidence contraire au droit international mais personne ne veut plus y prêter attention). Il a ensuite refusé d’exprimer une opinion personnelle puis dit que, que si Israël entendait passer à l’acte, les États-Unis devaient en faire autant.
Le directeur de la communication a, à l’inverse, émis nombre d’objections (pas de cohérence avec les déclarations faites lors de la précédente intervention militaire de juin 2025 où les installations nucléaires étaient censées avoir été détruites, refus des guerres extérieures par les Américains et par le programme de Trump). Comprenne qui pourra, il a conclu que, quelle que soit la décision prise par Trump, ce serait la bonne.
Trump est donc responsable du gâchis de la guerre et de ses horreurs, mais il n’est manifestement pas le seul. Ses conseillers (mettons Vance à part) étaient avertis des risques par les experts de la CIA, ils en étaient conscients, ils les ont parfois rappelés à Trump, mais sans lui déconseiller de s’engager dans une guerre absurde. A quoi sert un conseiller si, par flatterie, il est de votre avis et ne vous donne pas le sien?