

Comment s’étonner que la guerre fasse aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt ? Depuis l’attaque de l’Ukraine par la Russie, nombre d’ouvrages en éclairent les prémices, que nous n’avons pas su voir. Chacun a regardé, effaré, la guerre de vengeance à Gaza qui fonce vers un avenir tragique. Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir en 2025 et ses embardées sur l’Ukraine, le Groenland ou le Venezuela, les experts se sont interrogés sur sa partialité envers Poutine, leader d’une dictature autoritaire, puis sur son attitude belliqueuse envers ses alliés européens. Depuis les débuts de la guerre en Iran et au Liban, les experts militaires parlent buts de guerre, stratégie, emploi de la force ou perspectives de négociation. Des politistes et des historiens évoquent les chamboulements géopolitiques, la fin du multilatéralisme, et la division du monde en empires autoritaires qui ne veulent plus d’alliés, seulement des subordonnés soumis. Les relations internationales sont aujourd’hui au centre du monde.
Comment cette pression joue-t-elle dans la vie politique française, dans la perspective de la présidentielle 2027 ? Le Président Macron, fidèle, pour une fois, à ses choix de 2017, parle défense européenne, solidarité avec l’Ukraine et le Liban, solidarité avec les Palestiniens, même s’il évite le plus possible de mettre en cause frontalement les États-Unis et Israël. Les autres forces politiques en Europe ou en France sont soit ambiguës soit silencieuses. Y a-t-il un politique pour parler des vrais sujets ? s’interrogent Les Échos le 3 mai, évoquant l’absence de toute prise de position des candidats français à la présidentielle sur les sujets économiques et internationaux. Les incertitudes politiques actuelles seraient, dit l’article, une occasion unique de faire passer une vision et pourtant, rien.
Que nous apprennent les conflits en cours, du Soudan à l’Ukraine, de Gaza au Liban et à l’Iran ?
Lors de la dernière réunion du FMI en avril dernier, ses responsables ont insisté sur l’augmentation des guerres dans le monde et sur la succession de chocs qui impactent de ce fait l’économie mondiale. Selon ces experts, près de 45 % de la population mondiale est aujourd’hui touchée par des guerres ou des conflits intérieurs violents. De 2020 à 2024, la moitié des pays dans le monde ont augmenté leur budget de défense et 40 % d’entre aux y consacrent désormais plus de 2 % de leurs richesses (27 % en 2018), dans un contexte où les budgets publics, constamment sollicités, sont en crise et où la dette mondiale approche 100 % du PIB mondial, avec partout un alourdissement des charges de remboursement. Toutes les organisations internationales s’inquiètent des conséquences économiques des conflits et tensions en cours, choc sur la production, augmentation des budgets de défense financée par la dette, séquelles durables des guerres, fléchissement des coopérations.
Au-delà de cette prolifération, les guerres récentes se rapprochent des « guerres totales » qu’évoque un article récent de J-V Holeindre (La pensée stratégique à l’épreuve de la guerre totale, in Éthiques, politiques, religions, Classiques Garnier, 2017). La guerre totale se définit selon Holeindre par trois caractéristiques : la volonté d’anéantissement de l’ennemi, sans plus aucune barrière morale ou juridique qui encadre le recours à la force ; la mobilisation de la société, la guerre imposant sa loi à l’ordre politique ; enfin, le recours aux technologies modernes qui décuplent la puissance de feu. C’est cette rage de la guerre et de la mise à mort massive que l’on retrouve dans les affrontements au Soudan entre deux armées dont chacune est soutenue par des puissances étrangères, comme on la retrouve à Gaza (« Il n’y a pas d’innocents à Gaza », dit une chaine israélienne qui soutient le gouvernement) ou dans les discours de D. Trump sur l’anéantissement promis à la civilisation iranienne. Ceux de Vladimir Poutine sur l’Ukraine évoquent également une guerre totale, et ce dès avant le début des attaques : l’objectif visé par la guerre, disait-il dans un discours du 24 février 2022, est double, le « rassemblement des terres russes » (et donc la disparition de l’Ukraine en tant que pays) mais aussi la volonté de mettre fin à la domination sur le monde d’un Occident corrompu, voire nazifié, et qui « veut nous détruire ». Le projet politique de la Russie est de modifier l’ordre du monde, d’affaiblir l’Europe et de détruire l’OTAN et la guerre n’est qu’un outil.
En tout état de cause, la guerre est devenue totale sur le plan humain et le droit de la guerre a disparu : au Soudan, au Liban, les civils sont une cible. En Ukraine, la Russie ne vise que les infrastructures énergétiques et les immeubles d’habitation. Les massacres ou la masse des déplacés importent peu, voire même signent une sorte de victoire de la destruction. A Gaza, on ne sait même plus si on a affaire à une guerre, traditionnellement définie comme un affrontement entre deux puissances, là où on voit surtout l’écrasement d’une population. Tuer d’un coup tous les dirigeants d’un pays est désormais présenté comme une opération techniquement réussie. La négociation disparaît ou devient formelle : d’abord « finir le job », selon l’expression d’Israël, c’est-à-dire tuer l’ennemi jusqu’au bout.
Les évolutions technologiques de la guerre sont permises, voire encensées. Même le risque nucléaire est défié, comme le montre l’altération du dôme de Tchernobyl par des drones russes ou l’occupation de la centrale de Zaporijia. La presse s’était fait l’écho, à Gaza, de l’utilisation de l’IA dans le choix des zones à bombarder, l’armée israélienne acceptant d’avoir, in fine, un risque élevé de tuer des civils si elle avait en contrepartie des chances, même limitées, d’y tuer des combattants du Hamas. La question est restée sans suite. De même aux USA, grâce à Anthropic, un débat a eu lieu sur l’utilisation d’une IA militaire, qui risque d’anéantir tout contrôle sur le déroulement d’une opération et toute responsabilité des parties combattantes. Cela n’a pas duré : l’Amérique comme Israël veulent vaincre, l’éthique n’est pas un souci.
Or, la guerre totale a des conséquences internationales : elle isole, ce qu’Israël expérimente déjà, elle abime la réputation d’un pays (les États-Unis perdent aujourd’hui leur leadership moral voire politique), elle crée le chaos ou désagrège les États, comme on l’a vu en Irak, contrôlé par des organisations paramilitaires ou en Libye, en proie à une guerre civile. Elle déstabilise des régions entières, comme on le voit au Proche-Orient ou au Soudan. Il est vrai toutefois que, lorsqu’une telle guerre affecte l’économie mondiale, comme c’est le cas aujourd’hui, le politiste Bertrand Badie souligne qu’elle provoque une « pression systémique » de diverses puissances pour y mettre fin.
Quelque chose s’est en tout cas déréglé dans les mécanismes mis en œuvre depuis 1945, règles destinées à dissuader et prévalence des traités de régulation des armes et des conflits. La troisième guerre mondiale n’aura pas lieu, avance pour autant un spécialiste en géo-politologie (F. Ancel), qui ne croit pas au choc entre régimes autoritaires et démocraties, pense que la dissuasion nucléaire joue encore son rôle stabilisateur, doute que les alliances, souvent affaiblies, puissent entraîner les nations dans des guerres non directement voulues et soutient que les opinions publiques refusent la guerre. Toutefois, d’autres experts redoutent aujourd’hui l’utilisation d’armes nucléaires tactiques dans des conflits conventionnels ou la multiplication sur le globe de guerres jusqu’ici latentes, que ce soit aux frontières russes, en Afrique ou en Asie.
Les guerres actuelles comportent toutefois un dernier enseignement : il arrive que la puissance militairement écrasante ne gagne pas, ou pas immédiatement, et qu’une guerre asymétrique s’installe, où le faible coince le fort dans une position inconfortable, voire insécurisante. La situation se produit en particulier lorsque celui-ci oublie toute vision stratégique pour ne se fier qu’à sa puissance de feu. La guerre du Vietnam en a été une première illustration : Hannah Arendt, dans Du mensonge en politique, montre en 1971 comment les États-Unis ont lancé au Vietnam une guerre sans enjeu contre un pays qui ne représentait aucune menace, ni pour leur sécurité nationale ni pour leur économie. Convaincus que tout opposant est intolérable et que, en tant que nation la plus puissante du monde, économiquement et militairement, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient, les États-Unis ne se sont même pas donné la peine d’étudier l’adversaire, de mesurer ses atouts ou sa capacité de résistance. Il est bien possible que Vladimir Poutine ait cédé en Ukraine à une ubris identique, l’Ukraine étant parvenue jusqu’ici à résister, en mobilisant à la fois son patriotisme et une remarquable capacité d’adaptation technologique. La guerre en Iran ou celle que mène Israël dans son environnement proche montrent de même que la puissance militaire ne suffit pas : on n’en finit plus de « finir le job », même si l’ennemi s’affaiblit.
Et en Europe, où en est-on ?
Cela fait plusieurs années que les pays de l’Union européenne sont censés avoir compris que la fin de la guerre était une illusion et que les valeurs libérales et la primauté du droit n’étaient pas un rempart suffisant contre des ennemis porteurs d’une idéologie belliqueuse. Cela fait plusieurs années que l’impératif pour l’Europe d’augmenter ses dépenses militaires et d’organiser sa propre défense est souligné, compte tenu des ambivalences du Président Trump à l’égard de l’OTAN et de ses alliés. Les renseignements européens évoquent un délai de 3 à 5 ans avant que la Russie n’attaque l’Europe. Ils documentent le caractère hybride que prendra cette guerre, ingérence numérique, organisation de troubles, désinformation ébranlant la démocratie, actions terroristes, cyber-attaques…Et pourtant, l’histoire avance bizarrement : on a encore aujourd’hui le sentiment que la prise de conscience, vingt fois réaffirmée, n’a en réalité pas encore eu lieu ou que l’Europe reste trop divisée en tirer les conséquences.
De même, aujourd’hui, il devrait être clair que le Président Trump trahit ses alliés et l’OTAN : il est ouvertement l’ami de Vladimir Poutine, auquel il n’envoie que des émissaires complaisants ; il a cessé d’armer l’Ukraine ; il insulte l’Europe dans son projet stratégique ; il soutient des « ennemis de l’intérieur » qui veulent affaiblir l’Union, comme l’AFD en Allemagne ou, longtemps, Orban le Hongrois, ou, plus discrètement, le RN ; il laisse planer le doute sur le recours à l’article 5 du traité de l’Atlantique nord qui prévoit une assistance mutuelle des membres de l’OTAN si l’un d’eux est attaqué, soulignant, avec un plaisir non dissimulé, que cet article, formellement, n’impose rien (« Chaque membre prendra les mesures qu’il jugera nécessaires ») ; il songe à envahir le Groenland ; il affaiblit ses alliés en leur imposant avec désinvolture des droits de douane inégaux, en toute illégalité ; au moment même où toute l’Union souffre des conséquences de la guerre qu’il a déclenchée en Iran avec Israël comme seul partenaire, il déclare que l’OTAN est un tigre de papier, réclame l’exclusion de l’Espagne, augmente les droits de douane sur les automobiles européennes, envisage de retirer des troupes stationnées en Europe, entretient le flou sur l’installation qui y était prévue de missiles longue portée. Pendant ce temps-là, l’Union joue à un jour sans fin : elle se réunit en Arménie avec quelques autres pays (Royaume-Uni et Canada) pour déplorer « la dépendance excessive à l’égard de la protection américaine », jurer de renforcer le pilier américain de l’OTAN et répéter qu’il faudrait davantage « acheter européen », pour éviter de se soumettre aux règles américaines régissant l’emploi des armes achetées aux USA. L’autonomie paraît bien lointaine, même s’il existe, çà et là, des projets de coalition de volontaires ou de forces d’intervention. Si les États-Unis quittaient l’OTAN, la situation serait plus claire. Mais ils n’y ont aucun intérêt et continueront à vassaliser ses membres. En parallèle, le chancelier allemand, honteux d’avoir critiqué Trump pour avoir stupidement engagé la guerre en Iran sans avoir aucune stratégie, jure que les États-Unis sont le plus important partenaire de l’Allemagne. Quant au secrétaire général de l’OTAN, il affirme que les européens ont parfaitement entendu le message de mécontentement de Trump et qu’ils vont davantage l’aider.
Que dire ? L’Europe va-t-elle accepter de devenir une entité périphérique qui ne participe pas au dialogue international ? Va-t-elle réagir à la nouvelle augmentation des droits de douane que Trump veut lui imposer, alors qu’elle en a tous les moyens juridiques, ayant longuement préparé des textes « anti-coercition » qu’elle n’utilise pas, par lâcheté ? Exprimer clairement sa réprobation à l’égard des projets d’annexion de la Cisjordanie et du traitement du peuple palestinien de Gaza en rompant l’accord d’association qui la lie à Israël, dont l’article 2 impose « le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques » ? Même si, jusqu’ici, elle n’est pas parvenue à s’affirmer ni à respecter ses propres valeurs, peut-être va-t-elle avancer enfin.
Et la France ?
En décembre 2025, dans l’enquête CEVIPOF sur les préoccupations des Français, la vie internationale n’était même pas mentionnée en tant que telle. Un sondage IFOP de février témoignait pourtant d’une vive inquiétude (88 %) sur la dangerosité du monde et d’une baisse considérable de la confiance portée aux Etats-Unis en tant qu’alliés (de 68 % mi-2024 à 29 % aujourd’hui). Deux mois plus tard, en avril, alors que la guerre enflammait le Proche-Orient, les crises étaient pourtant au 4e rang des préoccupations dans le baromètre politique IPSOS-BVA (28 % de citations), très loin du pouvoir d’achat (58%). L’on aimerait adhérer au message d’une note de l’IRIS du 30 avril (La géopolitique est une préoccupation sous-estimée de l’électorat pour 2027), selon laquelle les candidats à la présidentielle sont attendus sur l’international, mais l’intérêt des jeunes pour les cursus internationaux ne suffit pas à l’étayer.
En tout état de cause, dans la précampagne 2027, les leaders politiques esquivent le sujet. Les choix profonds d’une bonne partie d’entre eux sont, au demeurant, ambigus. Le Rassemblement national évite désormais de traiter Vladimir Poutine en ami et, s’agissant de Trump, un temps objet d’admiration extasiée, recommande désormais « de garder ses distances », conscient de l’hostilité montante de l’opinion. Pour autant, M. Le Pen a participé à la campagne de son « ami » V. Orban, proche à la fois de V. Poutine et de J-D Vance. Le Rassemblement national a de plus voté au Parlement européen contre le prêt de 90 Mds à l’Ukraine. Il soutient Israël, présenté comme le rempart de la civilisation occidentale, sans manquer toutefois de rappeler (on se donne bonne conscience) que ses réponses militaires doivent être « proportionnées ».
LFI est tout aussi ambiguë sur le sujet de l’Ukraine (« Zelensky n’est président de rien », disait en août 2025 J-L Mélanchon, arguant que son mandat était arrivé à son terme) et nie que la Russie représente une menace, soulignant au premier chef les « risques d’escalade », le prix accordé à la paix et la nécessité d’une défense nationale hors OTAN. Les Républicains semblent quant à eux peu s’intéresser à la vie internationale, même si leur Président, B. Retailleau, a jugé que les Américains étaient fondés à arrêter le Président Maduro sur la base d’accusations de narcotrafic. Pour sa part, E. Philip, s’agissant de l’attaque de l’Iran par les États-Unis, s’insurgeait contre « les cris d’orfraie sur le droit international », qui relèveraient de la myopie. Le parti socialiste se contente, s’agissant de la situation internationale, de considérations convenues et Gabriel Attal martèle l’ambition de redonner à la France sa puissance et de faire cesser la vassalisation à l’égard de la Chine et des États-Unis mais sans précisions sur la méthode à utiliser.
La campagne présidentielle 2027 sera probablement contrainte d’évoquer les questions internationales et les conflits, même si, sans doute, compte tenu de l’ambivalence des partis et, peut-être, du désintérêt de l’électorat, ce sera de manière imparfaite ou hypocrite. Surtout, comme le souligne B. Badie, la paix n’est pas simplement l’absence de guerre : elle se construit sur un effort pour traiter les causes des conflits au plan mondial et donner une place à des accords politiques stables. En attendant, la France va malheureusement discuter, pour l’essentiel, de ses seuls problèmes internes.
Pergama, le 11 mai 2026