Le temps des menaces

Conflits internationaux, comment réagissent l’Europe et la France ?
11 mai 2026

Le temps des menaces

Rien dans l’actualité n’est positif. Le monde est suspendu à la guerre larvée en cours au Moyen-Orient ; celle qui se déroule en Ukraine dure depuis 4 ans et aucune issue ne semble s’annoncer ; la Chine conditionne l’absence de « heurts » ou de « conflit » avec les États-Unis au « bon » traitement de la question de Taïwan et le Président Trump, qui n’a aucun respect de la parole donnée, réfléchit pour savoir s’il va livrer à Taïwan les armes qu’une loi américaine l’oblige pourtant à lui fournir. Les coopérations internationales semblent en apesanteur. Sans même parler de l’OTAN, les communiqués préparatoires au G7, qui se tiendra à Évian en juin prochain, proclament la volonté de lutter contre ce qui semble des montagnes infranchissables : tensions croissantes sur les chaînes de valeur, volatilité accrue des marchés, aggravation des risques sur la sécurité des approvisionnements énergétiques, déséquilibres macroéconomiques structurels affectant l’économie mondiale, mesures de coercition arbitraires tendant à fausser les échanges.

Quant à la France, les lendemains risquent d’être difficiles, sur tous les plans.

Une situation économique et financière délicate

 Selon l’Insee, après un 4e trimestre 2025 où la croissance a été faible (+ 0,2 %), celle du premier trimestre 2026 a été nulle. La consommation intérieure a baissé, les exportations aussi, de même que les investissements. Le taux de chômage est monté à 8,1 % contre 7,9 % au dernier trimestre 2025 sachant toutefois que, dans sa note d’analyse (Informations rapides, 13 mai 2026), l’Insee précise qu’un peu moins de la moitié de cette augmentation est due à l’inscription désormais obligatoire des bénéficiaires du RSA au chômage.  Le tableau montre en tout cas que la France aborde la crise en cours en position de faiblesse.

Publiée par la suite, en mai 2026, la note de conjoncture de la Banque de France indique que l’économie du pays, malgré une certaine résilience, donne des signes de ralentissement qui pourraient s’amplifier si les prix augmentent encore ou si des difficultés d’approvisionnement apparaissent. La note refuse de produire une estimation chiffrée de la croissance à venir, tant que la situation internationale restera aussi incertaine.  Certains analystes sont moins prudents, qui évoquent une stagflation (coexistence d’une inflation élevée et d’une croissance très faible) et une dégradation des finances publiques, liée à l’augmentation des taux d’intérêt de la dette, à de moindres rentrées fiscales et à un renchérissement des dépenses publiques de fonctionnement ou de celles indexées sur l’évolution des prix. D’autres économistes enfin coupent la poire en deux : une croissance moins forte que prévu (+ 0,6 %), une inflation à plus de 3 %. En réalité, il est difficile d’anticiper sur une situation aussi mouvante.

Sans majorité, sans soutien de l’opinion, le gouvernement français n’a guère les moyens politiques ou financiers de réagir. Il est bien tard aujourd’hui pour répondre à la lancinante question des finances publiques. Aucun plan crédible de rétablissement n’a jamais été élaboré : les projections transmises à la Commission européenne (« Plan budgétaire et structurel de moyen terme ») ont toujours été complaisantes, avec la promesse artificielle d’un rétablissement à venir qui ne se produit jamais. Il est plus difficile aujourd’hui d’agir en ce domaine dès lors que l’économie ralentit. Le principal problème économique, qui n’est pas la durée du travail des Français mais leur insuffisante productivité, n’est pas traité, question dont la solution nécessiterait un redéploiement des aides aux entreprises. Le pays est désormais sous une menace grave, celle de l’augmentation mondiale des taux d’intérêt des obligations à 10 ans. Jusqu’ici, la France (taux à 3,8 %) est plutôt moins touchée que le Royaume-Uni (5,1 %) et que les États-Unis (4,6 %). Une telle menace plombe les finances publiques et ne disparaîtra pas avec les présidentielles, au risque de paralyser son action.

Toutefois, le gouvernement actuel a élaboré, en réponse à l’augmentation des prix de l’énergie, un plan d’électrification des usages présenté comme une alternative de bon sens à des mesures d’aides aux consommateurs qui seraient coûteuses et n’offriraient qu’une solution de court-terme. Le plan va dans le bon sens mais il a du mal à convaincre. Il recycle, sans le préciser, des objectifs anciens, qui semblaient bien avoir été oubliés : un plan de 2022 ambitionnait déjà de produire en France 2 millions de voitures électriques en 2030 tandis que S. Lecornu évoque désormais, le 10 avril, à cet horizon, une production française de 1 million de voitures électriques. Il promet également qu’à cette échéance, 2/3 des ventes de voitures neuves seront en électrique, sachant que les ventes 2025 de ce type ne représentent qu’un gros quart des ventes. De même, un plan de 2024 affichait déjà l’objectif repris aujourd’hui, installer 1 million de pompes à chaleur en 2027. Enfin, le financement du plan de 2026 (5 Mds, financés « par redéploiement d’aides » ou engagements d’organismes publics, EDF ou Caisse des dépôts) n’est pas clair.

Il faudrait bien corriger de telles méthodes : les gouvernements empilent des plans qui ne sont jamais évalués et qui perdent de ce fait en crédibilité, ce qui génère l’indifférence et la conviction (en partie erronée malgré tout) que rien n’est fait.

En outre, les écologistes soulignent un fait : l’objectif ne devrait pas être seulement d’échapper aux à-coups des prix internationaux de l’essence et du gaz et d’améliorer notre balance commerciale. Pour lutter contre le réchauffement climatique, il ne suffit pas en effet de changer les modes de chauffage ou les énergies liées au transport.  Il faudrait parallèlement accélérer l’isolation des logements et diminuer le trafic routier au bénéfice de modes moins énergivores.

Une présidentielle qui s’engage mal

Constat largement souligné aujourd’hui, la multiplicité des candidats à la présidentielle, déclarés ou potentiels, est ridicule, voire grotesque (entre 20 et 30). Elle révèle en tout cas l’étonnante fracturation du pays : à droite, on a maintenant toutes les nuances de l’extrémisme, de Retailleau à Wauquiez, de Ciotti à Lisnard, de Dupont-Aignan à Bardella, de Philippot à Zemmour. Au centre, toutes les nuances d’un mixte qui peut soit tirer vers les valeurs de droite (respecter l’autorité, travailler davantage, couper dans les dépenses sociales pour contrer la supposée paresse des inactifs et rétablir les comptes publics), soit aller vers les valeurs de gauche (viser l’ascension sociale, améliorer la qualité du travail, établir une meilleure équité fiscale, ne pas oublier l’écologie et le soutien à l’Ukraine). Pour ce qui est de la gauche, les antagonismes sont trop importants pour être dominés et le rêve de LFI de rester un parti révolutionnaire tout en bénéficiant des votes modérés est illusoire. On assiste à une explosion d’ambitions personnelles de candidats potentiels dont la médiocrité est souvent évidente, mais aussi à une dislocation des analyses politiques.

Les ébauches de programmes donnent tous en tout cas un pénible sentiment de déjà-vu et, surtout d’irréalisme : à droite, rejet de l’immigration, allongement de la durée du travail, recul de l’âge de la retraite, lutte contre l’assistanat. On a même entendu le retour de la diminution du nombre des fonctionnaires et la proposition d’une xième réforme de l’assurance chômage (« toujours moins »). A gauche, le projet présidentiel socialiste en cours de construction évoquerait le rejet de la récente réforme des retraites, l’institution de la taxe Zucman, une augmentation du SMIC et un impôt sur les grosses successions. Le projet évite de parler d’immigration…mais surtout, il constitue un listing, sans pour l’instant construire un projet démocratique, social et écologique global qui réponde aux besoins et aux aspirations des catégories populaires. Ce n’est pas la « démarchandisation » proposée dans le récent ouvrage de B. Vallaud (on ne confierait plus au privé la gestion de l’eau ou d’établissements sociaux), entreprise sympathique mais difficilement praticable, qui va construire une vision, pas plus qu’une réforme fiscale isolée atténuant les privilèges des riches, même si elle est souhaitable. Il est vrai que les questions à résoudre sont innombrables parce que l’on a trop attendu pour y répondre : il faudrait refondre le système fiscal, réviser les aides aux entreprises, rétablir la qualité des services publics, viser l’égalité des chances dans l’éducation et définir les politiques à mener dans les territoires oubliés…

Mais cette carence d’idées est-elle si importante ? Ce qui paraît compter aujourd’hui, ce sont les manœuvres tactiques de présentation des candidats, la construction de leur image, les ralliements possibles. Tous les papotis portent là-dessus. L’hypothèse qui recueille l’assentiment des politistes à l’heure actuelle, c’est, au second tour, contre Bardella, un rassemblement, autour d’E. Philippe, du centre, d’une partie des Républicains et, faute de mieux, de la gauche modérée, qui honnit le RN mais qui n’aura pas de candidat capable de mobiliser au-delà de son propre camp. Hop ! Si les deux candidats favoris pour le second tour échappent aux poursuites pénales qui les menacent, la campagne est faite, la solution est là. Quelle occasion ratée !

Le danger, c’est que le choix d’un Président ne soit alors qu’un vote de moindre mal et non d’adhésion. C’est aussi que perdure une crise démocratique latente, avec une forte déception des citoyens qui ont soif de débats de fond et de nouvelles pratiques démocratiques et qui auront voté, par obligation, pour un candidat traditionnaliste, dans une période où il faudra répondre à d’immenses défis. C’est enfin que le président, mal élu sur des promesses intenables, déçoive et ne puisse agir.

Surtout, rien ne garantit alors que, si un candidat de droite modérée est élu (ce qui n’est pas du tout certain, si l’on en croit les intentions de vote au premier tour que mentionne le sondage Toluna-Harris interactive d’avril 2026), l’élan de la présidentielle se reporte sur les législatives que le nouveau Président organisera sans doute pour disposer d’une majorité parlementaire permettant de gouverner.  Si la France est aujourd’hui tri voire quadripolaire, comme on l’a vu en 2022 et 2024, le risque existe que l’Assemblée de 2027 reflète ces divisions, surtout si le Président élu ne suscite qu’une adhésion limitée.  Une élection obtenue par jeu tactique et sur des ambiguïtés programmatiques risque d’être suivie d’un quinquennat difficile.

Le monde qui vient : conflits, épidémies, dérèglement climatique attaques contre la science 

L’élection du nouveau Président aura lieu dans un monde troublé et il aura face à lui un contexte difficile.

Une précédente note de ce blog a souligné la proximité ou l’indulgence de certains partis (le RN, LFI) avec la dictature russe, même s’ils s’en défendent. Le RN reste fasciné par le trumpisme, même si aujourd’hui il passe sous silence cette attirance, par souci de crédibilité. La France ne parvient pas à adopter une position nette sur l’action d’Israël au Moyen-Orient, alors même que son bellicisme et les déclarations suprémacistes de certains dirigeants sont très inquiétants pour la stabilité de la zone. L’Europe, dépendante de décisions collectives compliquées et d’un Parlement où la droite et l’extrême droite sont forts, a de plus en plus de mal à exister et à s’affirmer. Sur la scène internationale : les guerres s’éternisent, les attaques économiques se multiplient et nous agissons peu. Comment faire ?

L’épisode de l’Hantavirus a également démontré que nous entrons dans une ère où les crises épidémiques peuvent devenir menaçantes. Grâce au précédent du COVID, les pouvoirs publics ont, en l’occurrence, bien géré le problème, avec des mesures appropriées et transparentes. Mais l’épisode montre que nous avons oublié une partie de la leçon du COVID : des virologues, des biologistes et des épidémiologistes ont alors souligné le rôle des activités humaines dans le développement des maladies infectieuses émergentes. Il nous faut inventer, disaient-ils, une autre relation avec la nature : évitons de mettre à mal, par la déforestation ou la chasse, l’écologie d’espèces qui sont des réservoirs de virus inconnus et potentiellement dangereux ; interdisons le commerce international d’animaux sauvages ; veillons aux facteurs qui risquent d’aggraver les pandémies, concentrations humaines excessives et élevages intensifs de volailles ou de bétail et réduisons la multiplicité vibrionnaire de nos déplacements.

Enfin, on ne pourra repousser indéfiniment d’engager fermement la lutte contre le dérèglement climatique, dans un contexte pourtant où le RN, qui rallie 35 % des suffrages, se dit favorable à la protection du climat et de la nature, à condition que cela ne coûte rien, que l’on arrête les énergies renouvelables solaires et éoliennes, que l’on ne touche pas à la voiture et que personne n’ait l’obligation d’isoler son logement : pas « d’écologie punitive », disent-ils, en réalité pas d’écologie du tout. Des scientifiques aujourd’hui alertent à nouveau sur la dégradation de la situation mondiale, température accrue des océans et déjà, au premier trimestre 2026, augmentation des feux de forêts dévastateurs par rapport aux années précédentes. Les populistes nient la science, parce que le « peuple » ne peut pas admettre la domination du savoir, qui lui est insupportable. Comme Trump, mais avec une hypocrisie calculée, le RN considère que tout ça, c’est une arnaque.

Qui pour affronter toutes ces menaces ? L’avenir est sombre.

Pergama, le 25 mai 2026