A l’heure où une part grandissante des forêts françaises est détruite par le feu, l’association Canopée publie, le 29 juin 2026, un rapport sur les puits de carbone forestier, intitulé Comment la France va précipiter sa chute. Le rapport est écrit à la suite de l’adoption de la SNBC, stratégie nationale bas carbone, publiée au JO en juillet 2026. La SNBC ne peut que faire le constat d’une dégradation, depuis 2010-2013, de la capacité d’absorption de carbone par les sols, forêts, prairies et zones humides, « puits de carbone » qui comptent pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Dans cet ensemble, les forêts sont un élément décisif (elles contribuent aujourd’hui à l’absorption de 51 Mt CO2), loin derrière les prairies (- 4 Mt CO2). Quant aux terres cultivées et aux sols nouvellement artificialisés, ce sont désormais des éléments émetteurs de CO2.
Si la dégradation de la capacité d’absorption des forêts se poursuivait de manière trop prononcée, elle mettrait en danger les objectifs de réduction des GES et l’atteinte de la neutralité carbone en 2050 pourrait être compromise.
Selon Canopée, la baisse de la capacité d’absorption des forêts est due à trois facteurs : l’accroissement de la mortalité des arbres (vagues de chaleur, stress hydrique, incendies, développement des ravageurs), le ralentissement de leur croissance (pour les mêmes causes) et les prélèvements de bois. Les chiffres de ces prélèvements sont discutés : ils augmenteraient quand bien même les récoltes de bois sont censées rester au même niveau, sans doute par sous-estimation des récoltes, autoconsommation, arbres abattus laissés sur place…
Or, la SNBC prévoit d’augmenter encore ces prochaines années les prélèvements de bois, pour alimenter la consommation d’énergie en biomasse prévue. Les responsables publics présentent la fourniture d’énergie par la biomasse comme neutre en termes d’émissions carbone, alors que Canopée fait la démonstration du contraire. De même, ils jugent que les prélèvements ne contribuent pas à la diminution des capacités d’absorption des forêts, qu’ils imputent exclusivement à des causes d’inadaptation des arbres au réchauffement climatique ou d’incendies. Selon eux, l’augmentation prévue de la récolte ne correspondant qu’à une partie de l’accroissement biologique des arbres, elle n’altérerait pas le patrimoine forestier.
Canopée soutient au contraire que le taux de prélèvement ne doit être calculé que sur les forêts exploitables et exploitées et qu’il est alors proche du taux d’accroissement biologique, ce qui rend toute augmentation de prélèvement dangereuse. L’association juge indispensable de surcroît de définir le taux de prélèvement en laissant une part de l’accroissement biologique s’accumuler en forêt pour répondre aux besoins d’absorption.
Dernier désaccord fondamental entre le gouvernement et les experts de Canopée sur la politique forestière à suivre, le plan de renouvellement des forêts, défini en 2022. Selon les pouvoirs publics, c’est la solution pour répondre à la diminution de la capacité d’absorption : pour améliorer la résilience des forêts, il faut changer les essences plantées. Or, selon Canopée, cette politique n’est pas cohérente avec les besoins d’absorption puisqu’elle ne produira des effets significatifs qu’en 2045 ou 2050. Surtout, les projets de replantation impliquent dans la quasi-totalité des cas des coupes rases, qu’il faudrait absolument éviter. Ce plan de surcroît n’impose de diversification que dans les parcelles de plus de 10 ha et la grande majorité des parcelles concernées par le plan n’atteignent pas cette surface. Enfin, les critères de diversification sont insuffisamment exigeants, ce qui entrainera des déceptions : le douglas est ainsi privilégié alors qu’il s’adapte à des sécheresses moyennes et mal à des sécheresses sévères.
Les recommandations de l’étude sont donc d’adapter les prélèvements de bois en tenant compte de la nécessité de maintenir les puits de carbone forestiers : il faut donc réduire la demande en bois, notamment en pilotant mieux la filière biomasse, en fait en en réduisant l’importance au lieu de multiplier les projets. Plutôt que de planter de nouveaux arbres, il faut préserver ceux qui existent. Toutefois, toutes les études étant concordantes sur la meilleure résistance des forêts diversifiées, il faut engager cette diversification chaque fois que c’est possible, sans adopter un comportement trop systématique, en maintenant un « couvert » continu donc, surtout, sans multiplier les coupes. L’étude propose donc de développer la sylviculture mélangée à couvert continu (SMCC) qui respecte la dynamique naturelle des écosystèmes tout en mélangeant les essences, oriente les peuplements sans détruire l’ambiance forestière et produit progressivement davantage de gros bois de qualité.
En définitive, le rapport propose un renversement total de la politique menée aujourd’hui, (et actée dans la SNBC récemment adoptée), renversement dont il souligne l’urgence.
Le rapport de Canopée n’est pas isolé : autre étude parue récemment dans la National Science Review plaide exactement dans le même sens. En mai 2025, le responsable du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), structure créée après les présidentielles de 2022 pour définir les objectifs écologiques du pays et en suivre la réalisation, publiait une note dont les conclusions étaient identiques : il y était proposé de modifier les orientations gouvernementales sur la forêt. Les experts sont donc d’accord. Reste à décider, en acceptant sinon de se renier, du moins d’infléchir la position officielle. L’importance des enjeux devrait inciter à aller dans ce sens…mais les gouvernements ont du mal à reconnaître les urgences.