Décrochage États-Unis / Europe : un faux débat?

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Décrochage États-Unis / Europe : un faux débat?

C’est un article de Gabriel Zucman dans Le Monde du 17 décembre dernier, L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé Eldorado américain ne repose pas sur grand-chose, qui a relancé le débat sur l’affaiblissement économique de l’Europe face aux Etats-Unis. Jusqu’alors, surtout depuis le rapport Draghi, le constat d’un décrochage européen faisait consensus : au-delà de l’évolution contrastée du PIB par habitant, l’écart de la productivité horaire du travail entre l’Union européenne et les États-Unis depuis 2000 semblait l’établir clairement. G. Zucman remettait pourtant ce constat en cause. En réponse, plusieurs économistes, dont F. Bourguignon ou P. Aghion, ont réaffirmé la réalité d’une baisse de la productivité européenne et souligné son caractère inquiétant.

Peut-on clarifier le débat ?

Les données chiffrées et leur évolution doivent être rappelées, sachant que la productivité des pays se compare d’abord en mesurant les richesses produites / habitant, à prix constants et parité de pouvoir d’achat. Sur ce fondement (de nombreuses institutions comparent l’évolution des PIB ou des PIB/habitant sans ces corrections, ce qui fausse tout), force est de constater que le ratio PIB/ habitant de l’UE et de la zone euro a baissé depuis 2000 par rapport aux Etats-Unis, sachant que la baisse est inégale selon les pays (tout comme le niveau de départ). En définitive, le PIB des États-Unis/habitant est aujourd’hui supérieur de 33 % à celui de l’UE. Ce ratio est, depuis 2010, sur une pente descendante, même faiblement, ce que G. Zucman ne nie pas, tout en en relativisant l’importance.

Zucman relève que la cause de cette différence de productivité est imputable au nombre d’heures travaillées dans l’année, inférieur en Europe à celui des États-Unis. Si l’on mesure la productivité des actifs par heure de travail (cf. les statistiques sur 2021 de l’International Labour Organization, en $ constants et parité de pouvoir d’achat), l’Union resterait certes dans une situation nettement inférieure à celle des États-Unis (71,1 $ contre 81,8 $ par heure de travail) mais pas les pays de Europe de l’ouest, dont la productivité atteint 83 $, soit un niveau supérieur à celui des États-Unis.

Autrement dit, Zucman reconnaît que les chiffres globaux témoignent d’un écart de productivité (qu’il juge modeste) mais, de la productivité du pays à la productivité des actifs et des données d’ensemble aux données des pays européens les plus développés, il entend corriger une vision trop abrupte du diagnostic.

Cependant, les chiffres qu’il utilise pour mesurer la productivité par heure travaillée datent et l’année 2021 était atypique et probablement faussée. Il faudrait en tout état de cause mesurer l’évolution du ratio PIB / heures travaillées. Or, celui-ci a évolué en faveur des États-Unis, notamment dans les années récentes et ceux-ci ont connue récemment un bond. les données montrent  un rythme d’augmentation dynamique des États-Unis (comme de l’Allemagne) depuis 2000 et surtout 2015 et une nette domination sur les années récentes. On note que la croissance de la productivité de la France, quasi stagnante avant le COVID, a diminué dans les années qui ont suivi. Ces écarts d’après COVID ont sans doute des causes conjoncturelles, au moins pour une part, mais pas seulement. Les évolutions tendancielles de plus long terme ne sont pas bonnes.

A vrai dire, l’argument essentiel de G. Zucman pour relativiser les chiffres de productivité est autre. Il est dans ce qu’il appelle le refus du productivisme. Quand bien même la productivité globale des États-Unis par habitant ou celle par heure travaillée dominerait celle de l’Union européenne, dit-il, un jugement sur la situation économique d’un pays doit prendre en compte d’autres indicateurs, comme l’espérance de vie, le temps libre, les inégalités sociales, le coût environnemental du travail.

Cet argument se retrouve dans d’autres études qui comparent la productivité des USA et celle de l’Europe : une note de l’OFCE, L’Europe décroche-t-elle des États-Unis ? Xavier Timbeau, mai 2025, reconnaît l’écart de productivité, en mentionne les possibles causes (sous-investissement européen, fragmentation des marchés de capitaux, prix supérieur de l’énergie, différences en termes d’innovations) mais juge ensuite qu’il faut apprécier l’économie d’un pays sur sa capacité à donner à ses habitants un revenu convenable : si les performances des États-Unis sont indéniables en termes de productivité, dit-il, la distribution des revenus, qui y est très inégalitaire, est un échec majeur.

Il est difficile de ne pas être d’accord avec cette conception plus large des performances économiques. L’on comprend que G. Zucman veuille combattre l’idée, martelée par l’extrême-droite au niveau international et national, d’un déclin de l’Europe face à une Amérique triomphante. Reste pour autant que ces analyses, qui relativisent l’importance de la productivité, ne permettent pas d’effacer le constat : l’écart semble s’accentuer entre les Etats-Unis et l’Europe et il n’est pas illégitime de se demander si la situation ne peut pas être améliorée.

De plus, les économistes qui, en réponse à G. Zucman, ont affirmé que l’écart entre les États-Unis et l’Europe était à la fois indubitable et inquiétant, ont ajouté que d’autres indicateurs corroboraient leur affirmation : il est ainsi des crédits consacrés à la R&D (3,6 % aux États-Unis, 2,2 % en Europe) comme aux investissements publics ou à ceux des entreprises.  Sur la période 2016-2023, l’Europe a réalisé seulement 6,5 % des investissements industriels dans le monde, les États-Unis 17 % et la Chine 19 %.

Les données par secteur, même si elles sont nécessairement fragiles, illustre également la question : dans une note de février 2025, Réexamen de l’écart de performance entre l’Europe et les États-Unis, la Banque de France montre que l’écart de croissance de la productivité horaire par secteurs entre l’Europe et les États-Unis est particulièrement fort dans le domaine des produits informatiques et électriques, des technologies de l’information et de la communication. L’Europe n’a pas le moteur que représente la tech américaine. Elle peut toutefois améliorer ses atouts : il lui faudrait investir plus, recourir davantage aux technologies de l’information, automatiser, développer des secteurs de pointe, améliorer la qualification de sa population, veiller au prix de l’énergie. Les solutions seront sans doute compliquées : mais le constat de départ ne fait guère de doute.