Le panorama 2025 des cancers en France édité par l’Institut national du cancer montre que le cancer, première cause de mortalité en France et première cause de mortalité prématurée (avant 65 ans), voit son incidence (nombre de nouveaux cas) augmenter : celui-ci est passé, depuis 20 ans, de 314 719 à 433 136. Or, malgré l’importance de cette maladie, il n’existait pas jusqu’ici en France, à la différence de la majorité des pays européens, de « registre » au niveau national. Un registre est défini par l’arrêté du 6 novembre 1995 comme « un recueil continu et exhaustif de données nominatives intéressant un ou plusieurs événements de santé dans une population géographiquement définie, à des fins de recherche et de santé publique, par une équipe ayant des compétences appropriées ». C’est donc un instrument de connaissance de la maladie qui permet de mieux connaître la population touchée et l’évolution de la maladie et de ses diverses formes et de s’interroger sur ses causes. Aujourd’hui, des registres locaux existent, départements ou régionaux, qui couvrent environ un quart de la population, dont se sert l’INCA pour produire des informations sur la maladie et mener des études épidémiologiques. Mais les registres sont parfois spécialisés, ils sont surtout hétérogènes et l’élaboration d’un registre national, projet ambitieux, était nécessaire.
Une loi du 30 juin 2025 a mis en place ce registre national en le confiant à l’INCA et un décret du 26 décembre 2025 met en œuvre le dispositif.
Celui-ci arrive au bon moment car les questions se multiplient sur la maladie.
Il a toujours existé des interrogations sur les inégalités sociales du cancer : elles sont plus prononcées pour les cancers du poumon, que l’on impute à un tabagisme plus répandu dans les classes populaires, mais aussi aux cancers des lèvres, de la bouche et du pharynx. Quand la pathologie est identique, la mortalité est plus forte dans les catégories défavorisées, peut-être du fait d’un diagnostic plus tardif ou d’un état de santé global plus dégradé. Pour les cancers colorectaux, par exemple, la survie est réduite de 5,5 points chez les femmes qui appartiennent à une catégorie défavorisée et de 6,4 points chez les hommes. D’autres facteurs explicatifs existent peut-être (mauvaise compréhension de la gravité de la situation, difficultés personnelles freinant les soins) qui mériteraient d’être identifiés.
De plus, en septembre 2025, une étude du Lancet qui a comparé les taux d’incidence standardisés entre 204 pays a placé la France en 2e position des pays les plus touchés, position d’autant plus préoccupante que la France est plutôt mal classée au niveau européen sur les taux de dépistage, alors qu’un bon dépistage aurait pu être un facteur explicatif d’une incidence plus élevée.
Par ailleurs, en 2025, Santé publique France a publié une étude qui a confirmé des études internationales préalables, avec, en France, une incidence plus élevée qu’auparavant de certains cancers frappant la tranche d’âge 15-39 ans entre 2000 et 2020. Ce développement des cancers « jeunes » modifie la vision que l’on a jusqu’ici du cancer, pour l’essentiel maladie de la dégénérescence.
L’interrogation de fond, au-delà des causes traditionnellement évoquées qui tiennent au mode de vie, porte sur la responsabilité de l’environnement : elle a resurgi il y a quelques mois lors de l’étude de Santé publique France et de celle du Lancet. De fait, le tabac ne permet pas d’expliquer la montée de certains cancers comme ceux du pancréas. Les expositions aux métaux lourds ou aux pesticides ont, selon certaines études spécifiques, un rôle important. En janvier 2026, Le Monde se faisait l’écho d’une étude menée par le centre hospitalier d’Avignon sur 500 cancers, étude générée par l’importance des hémopathies malignes qui y étaient diagnostiquées et traitées : ces pathologies ne sont liées ni au tabac ni à l’alcool mais à l’exposition à des substances de synthèse toxiques. Or, l’étude a montré que 94 % des malades avaient subi une telle exposition dans un cadre professionnel, ce qui, si une étude plus large le confirmait, indiquerait que les cancers d’origine professionnelle sont largement sous-estimés.
La mise en place d’un registre national n’est, dans ce contexte, qu’un élément de la solution. Les données permettront de mieux comparer des territoires entre eux (la région parisienne n’était pas couverte par un registre, ni non plus certaines zones industrielles) et d’avancer dans la connaissance et la prévention. D’ici là (ce sera long), il faudrait davantage faire jouer le principe de précaution et se méfier du déni portant sur les conséquences des pollutions sur l’incidence des cancers.