La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) n° 3 a été adoptée par décret du 12 février 2026, après plusieurs années de retard et de tergiversation. Ce document constitue une projection, aux horizons 2030 et 2035, de la composition du mix énergétique. Dans le double objectif de lutte contre le changement climatique et de diminution de la dépendance du pays aux fournisseurs étrangers d’énergie, le but affiché est de faire passer la part des énergies fossiles dans la consommation d’énergie finale de 58 % en 2023 à 40 % puis 30 % en 2030 et 2035 et, à l’inverse, d’augmenter les autres sources d’énergie, notamment l’électricité décarbonée, qui composerait à terme environ 38 à 40 % du mix, le développement des ENR non électriques complétant le tout. La parution du document s’accompagne de l’ouverture des concertations obligatoires sur un document complémentaire, la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui fixe le « budget carbone » maximal des années 2024-2028, 2029-2033 et 2034-2038 ainsi que les orientations des politiques sectorielles nécessaires pour atteindre la baisse programmée des émissions de gaz à effet de serre.
L’orientation générale de la PPE 3 est, a-t-on dit, de miser pour l’essentiel sur le nucléaire et d’accorder une place limitée, certains disent résiduelle, aux énergies renouvelables. C’est vrai : l’objectif affiché est de prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires jusqu’à 50 puis 60 ans. Parmi les 57 réacteurs en fonctionnement en 2024, 52 ont été mis en service au cours d’une période de quinze années environ, entre 1979 et 1994. Leur prolongement à 60 ans permet donc de garantir le maintien d’un parc nucléaire important dans les années 2040 et même au-delà, ce qui laisse le temps de construire de nouveaux réacteurs. La création de 6 nouveaux réacteurs de type EPR2 dont la mise en service est prévue pour 2038 devrait par ailleurs être confirmée en 2026. Enfin, la production électrique du parc nucléaire existant est prévue en augmentation par rapport aux années moins productives qui ont suivi la COVID.
De ce fait, le développement des ENR électriques reste complémentaire d’un nucléaire qui est privilégié : les ENR ne se substituent pas à un nucléaire moins important, ce qui limite leur croissance. On peut le regretter. Toutefois, cette croissance est inscrite dans la PPE : les ENR, surtout le photovoltaïque et l’éolien en mer, devraient prendre une place plus importante dans la production électrique décarbonée, passant de 30 % en 2023 à 35 % en 2030 et à plus de 40 % en 2035.
Ce développement n’est cependant permis que par un choix de production accélérée d’énergie électrique qui est sans doute l’orientation la plus importante de la PPE. Cette programmation s’inspire, comme le souligne au demeurant le communiqué de présentation du Premier ministre, du Bilan énergétique 2025-2035 publié en décembre dernier par RTE (filiale spécialisée d’EDF). Dans ce document, RTE plaide, dans un contexte où la consommation d’électricité stagne et où existent des capacités de production excédentaires par rapport à la demande, pour un scénario d’électrification rapide des usages, repoussant le scénario d’électrification lente parfois proposé : le mise en œuvre du scénario rapide lui semble de nature à réduire une lourde facture énergétique d’énergies fossiles (plus de 60 Mds en 2024), à accroitre la souveraineté énergétique, à permettre une décarbonation générale dans l’industrie, le logement, les transports. Selon lui, le choix le plus économique, au moins à moyen terme, consiste alors à prolonger le nucléaire existant, socle de la production d’électricité.
L’objectif de la PPE (qui toutefois ne va que jusqu’en 2035) est donc approximativement le même que celui proposé dans le document RTE : passer, en pourcentage de la consommation finale, d’une consommation électrique décarbonée de 27 % à 40- 45 % en 2035 puis à 50-55 % en 2050, tandis que le recours aux énergies fossiles baisserait de 58 % aujourd’hui à 30 % en 2035 et à presque rien en 2050, le solde étant fourni par le recours grandissant aux ENR non électriques.
La PPE va toutefois loin que le document préparatoire de RTE en ce qui concerne la production d’électricité décarbonée : là où le scénario d’électrification rapide de RTE retenait une production électrique de 580 TWh en 2035, le PPE va jusqu’à 650 TWh…Mais il est vrai que la PPE comporte une clause de revoyure en 2027 pour ajuster le document en fonction de l’évolution de la consommation, ce qui en fait un document provisoire.
D’une certaine manière, la PPE est une bonne nouvelle puisqu’elle annonce un virage important dans la consommation d’énergie. Au demeurant, sans ce projet, les « budgets » de carbone inscrits dans la future Stratégie nationale bas carbone seraient ridicules : ils prévoient une baisse de 5 % par an des émissions de gaz à effet de serre de 2024 à 2030 alors que le rythme actuel est de -1,6 % par an, ce qui ne serait pas crédible sans une révolution dans les usages énergétiques.
Cependant, au-delà de sa préférence pour un nucléaire lourd et qui sera onéreux à terme, la PPE soulève aussi certaines critiques : l’on peut d’abord s’interroger sur sa légalité. Selon le Code de l’énergie, il appartient en effet à la loi de définir les objectifs de la politique énergétique : or, les objectifs contenus dans la loi actuelle sont reconnus comme obsolètes et le Code de l’énergie prévoit qu’une nouvelle loi aurait dû les actualiser (cela aurait dû être fait avant le 1er juillet 2023) et fixer des priorités d’action, notamment les objectifs de développement des énergies renouvelables. La PPE ne devrait donc être qu’un texte d’application de la loi. Ce n’est pas le cas de la PPE 3 de février 2026.
Par ailleurs, les objectifs européens de baisse de consommation énergétique ne sont pas du tout respectés : la PPE ne le dit pas avec beaucoup de clarté mais cela se voit toutefois. Les tableaux comportent la consommation telle qu’elle devrait être si elle respectait les règles européennes (à savoir, à partir des 1510 TWh 2023, un objectif de 1243 TWh en 2030 et d’environ 1100 en 2035). Pour autant, ces données ne servent qu’à calculer la part décroissante des énergies fossiles et, sinon, ne sont pas utilisées : la consommation future de 2035 est à peine inférieure à celle de 2023. Le texte reconnaît, d’une phrase, qu’il y aurait des efforts à faire pour réduire la consommation et s’en tient là.
Reste des défis très lourds à relever, dans un pays dont les responsables s’intéressent peu à l’écologie et où le principal débat des mois passés portait sur la prévalence du nucléaire sur les ENR (ou inversement), sans que l’on débatte vraiment de l’urgence de réduire les énergies fossiles. Le principal défi est sans nul doute de passer d’une planification molle de l’usage des énergies à une planification rigoureuse : traditionnellement, dans la SNBC, les orientations de politiques publiques à mener dans les divers secteurs (industrie, logement, transports) sont exprimés en termes très généraux sans que l’on puisse mesurer si l’effort prévu suffit à atteindre le résultat espéré (on le présume) et, de ce fait, sans qu’un suivi précis permette, si besoin est, de redresser la barre. Le pilotage est aujourd’hui flou et inefficace. L’effort de meilleure planification mis en place au début du second mandat d’É. Macron a fait long feu, dans l’indifférence d’un président déconnecté de ces préoccupations. Saura-t-on recommencer ? Surtout, au-delà du problème de méthode, se pose la question du changement, très difficile à résoudre sur le fret routier ou les logements. De même, le document RTE s’engage absolument sur la fiabilité des centrales vieillissantes et paraît confiant face aux projets nucléaires préparés actuellement, alors qu’un certain scepticisme les entoure. Enfin, le coût des politiques qu’engagent la PPE 3 et la SNBC mériteraient évaluation : la transition écologique ne sera pas gratuite et il faudra sans doute aider les entreprises et les ménages. L’État y est-t-il vraiment prêt ?