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Municipales : quelles leçons pour 2027?

Les municipales de 2026 se sont déroulées de manière étrange. Elles ne sont pas parvenues à faire émerger au niveau national des débats pourtant attendus sur l’action locale ou sur les besoins des territoires. Le suivi de la campagne s’est focalisé sur les grandes villes et les combats politiques qui s’y menaient, alors même que les candidats ne se réclamaient pas de leur appartenance partisane, voire la dissimulaient.  Les résultats peuvent être lus au prisme de l’élection présidentielle de 2027 : ils sont alors inquiétants.

Un paradoxe : peu de débats de fond sur les enjeux locaux

 Dans les mois précédant la campagne, certains experts annonçaient qu’elle traiterait prioritairement du logement, compte tenu de la crise qui frappe une bonne partie des Français, de l’accès aux soins, quand bien même ce thème ne relève pas de la compétence des maires, ou de la transition écologique, qui s’est imposée dans les préoccupations quotidiennes avec les calamités subies récemment sur le territoire. Il n’en a rien été, pas plus que n’ont été abordées les questions de transports, d’enfance, de finances publiques locales ou de démocratie locale puisque, sur de très nombreux sujets, ce sont des institutions intercommunales qui décident et non pas les maires. Il est vrai que dans le baromètre électoral de mars 2026, au niveau national du moins, l’écologie dégringole au 8e rang dans les préoccupations de la population, davantage soucieuse du pouvoir d’achat, d’immigration et de la crise internationale.

Les confrontations publiques entre candidats organisées dans les grandes villes ont été indigentes, marquées par des attaques personnelles ou des questions d’alliance.

La seule question collective qui a surnagé dans la campagne est celle de la sécurité, thème favori des candidats de droite mais qui trouve (avec celui de la propreté, qui lui est liée) un écho dans la population, notamment lorsque des quartiers subissent les conséquences du narcotrafic. Pour autant, les débats se sont peu attaqués aux causes (en l’occurrence l’incapacité de la police nationale à répondre aux besoins) et se sont trop souvent centrés sur l’existence, les effectifs et les moyens de la police municipale.  Le thème est sensible : il existe aujourd’hui 3800 polices municipales et même Paris a fini par créer la sienne, en 2021, après avoir longtemps résisté. En outre, dans plus de 80 % des communes concernées, une part des policiers est désormais armée, y compris dans des villes de gauche, choix qui les éloigne d’une police de proximité.  Paris résiste encore mais la campagne a avivé ce débat : R. Dati proposait de doubler le nombre des policiers municipaux parisiens et de les armer.

La dérive est claire mais rarement nommée. Un projet de loi a été voté au Sénat et sera prochainement soumis à l’Assemblée nationale, qui étend les prérogatives des polices municipales : jusqu’alors compétentes pour le constat des seules contraventions, elles pourront constater certains délits, imposer des amendes forfaitaires délictuelles sans passage devant un juge, expérimenter l’enregistrement des images par drones, procéder à des contrôles de sécurité lors des marchés et des foires. Si la loi est adoptée, l’on ne saura plus très bien si la police municipale est complémentaire de la police nationale ou si elle prend sa place. En tout état de cause, sur la sécurité, les maires ont promis d’agir, même quand ils n’en ont pas vraiment les moyens.

L’autre paradoxe de la campagne a été son caractère très politique (on a beaucoup glosé sur la présence, ici ou là, de candidats de Reconquête, sur l’ambition, dans telle ou telle ville, de responsables influents du Rassemblement national, sur les alliances entre les partis de gauche et LFI) et en même temps le camouflage très fréquent des étiquettes partisanes, y compris à l’extrême droite, comme si les candidats avaient anticipé le rejet des partis et comme si les partis eux-mêmes, peut-être sans idées bien précises sur les enjeux, acceptaient de s’effacer. Les seules déclarations partisanes ont été très hypocrites, telle celle du Parti socialiste affirmant qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, engagement sans portée dans des élections locales.

Lors des résultats, quelques débats à portée nationale…

 Au moment des résultats, trois questions ont fait l’objet de débats d’intérêt national, le niveau de l’abstention, la conséquence des alliances de second tour entre LFI et les partis de gauche et la question de « l’union des droites ».

S’agissant de la baisse de participation (57,2 % au premier tour, 57,82 % au second, soit respectivement – 6 et – 4 points par rapport aux municipales de 2014 et 10 points en-dessous des taux de 2001), elle reflète une tendance qui touche désormais toutes les élections, y compris les présidentielles. L’abstention ne s’explique pas seulement par celle des petites villes où il n’existait qu’une seule liste, avec désormais interdiction du panachage, même si le sentiment de l’inutilité du vote y a joué (près d’un tiers des abstentionnistes du premier tour expliquent que leur vote n’aurait rien changé, ce qui recouvre à la fois les cas de liste unique et ceux où le résultat fait peu de doute). Comme dans les autres élections, deux grandes raisons motivent l’abstention : une offre qui ne convient pas (28 % au second tour) et le sentiment d’absence d’enjeu, qui joue surtout chez les jeunes et les catégories défavorisées (52 % au second tour). Si la participation a un peu progressé au second tour par rapport aux municipales 2014 dans les villes de 100 000 habitants, c’est que l’enjeu politique y a souvent été plus fort. Les ressorts de la démocratie locale ne sont pas différents de ceux qui jouent à d’autres niveaux. En définitive, la baisse de la participation ne témoigne pas d’une bérézina : c’est la poursuite d’une dérive continue, déplorée de tous, mais sur laquelle les responsables politiques ne s’interrogent pas vraiment.

 Autre question qui a provoqué un débat national : les alliances entre LFI et les partis de gauche, notamment le PS, ont-elles été nocives ou profitables, dans un contexte où LFI a été attaquée comme un mouvement soutenant la violence et l’antisémitisme ?

La réponse n’est pas univoque mais l’alliance a plutôt joué dans un sens défavorable. Selon les Décodeurs du Monde, sur 36 fusions entre deux listes de gauche dont une portée par LFI, 14 se sont soldées par une réussite et 22 par un échec. Parmi les réussites, deux seulement ont été marquées par une véritable dynamique allant au-delà des voix du premier tour (Grenoble et Mantes-la Jolie) et deux autres (Nantes et Lyon) ont été acquises d’extrême justesse. Pour les échecs, on constate, dans certaines villes (Toulouse, Argenteuil, Brest, Metz Limoges) des résultats inférieurs au « potentiel électoral » résultant de l’addition des résultats de premier tour, phénomène qui s’est accompagné, dans d’autres villes, d’une mobilisation de la droite au second tour. Enfin, dans les 69 cas où le deuxième tour a opposé un candidat de gauche et un candidat LFI, ce dernier ne l’a emporté que 5 fois (Roubaix, Vénissieux, Vaulx-en-Velin, Creil et Saint-Fons). Le refus d’alliance avec LFI n’a de même pas pénalisé la réussite du PS à Paris, malgré le maintien de la candidate LFI, la situation étant certes différente à Marseille où le retrait du candidat LFI a sans doute contribué à l’élection du maire de gauche. En définitive, l’alliance avec LFI, censée être par définition profitable, a été parfois carrément pénalisante ou a provoqué un regain de mobilisation à droite.

Surtout, les municipales ont donné, de la ligne du parti socialiste, une impression d’incohérence et d’opportunisme, tout comme elles ont donné l’occasion à J-L Mélanchon de montrer son mépris envers d’anciens alliés dont il souhaiterait pourtant les voix aux présidentielles (« Ils ne vont pas nous coûter trop cher à acheter »), ce qui n’est pas vraiment le prélude d’une union des gauches porteuse d’enthousiasme. Toutefois, rappelons que, selon l’enquête IPSOS-CESI Municipales 2026, comprendre le vote au second tour, si 59 % des Français désapprouvent les fusions de liste LFI/PS, seul un tiers des électeurs du PS les refuse, les autres les approuvant totalement ou « au cas par cas ».  La question n’est donc pas complètement tranchée.

 Troisième question scrutée dès la fin du scrutin, celle de l’union des droites, appel au vote des Républicains en faveur d’un candidat Rassemblement national ou l’inverse. Cette union ne s’est pas réalisée au niveau des états-majors, comme le montre le silence qui a suivi, entre les deux tours, la « main tendue » de J. Bardella à la « droite sincère », déclaration au demeurant surprenante puisque le Rassemblement national se prétendait jusqu’alors « ni de droite ni de gauche ». Pour autant, deux points sont à noter : d’une part le refus de B. Retailleau de soutenir à Nice un ancien membre de LR, Christian Estrosi, contre Éric Ciotti, qui a rejoint la mouvance du Rassemblement national, ce qui a sans doute contribué à la victoire de ce dernier ; d’autre part, dans plusieurs villes (Clermont-Ferrand, Limoges et Brest), une baisse des voix du candidat du Rassemblement national quand il s’est maintenu au second tour en présence d’un candidat LR, ce qui témoignait d’un report des voix d’extrême-droite vers la droite. Les deux électorats sont devenus poreux et les états-majors le deviendront un jour ou l’autre.

Les résultats : tout le monde a gagné mais en réalité personne

 Le bilan des forces politiques ne peut être tiré que dans les 3300 communes de plus de 3500 habitants dont les têtes de liste déclarent leur appartenance politique, sachant que ces communes représentent 70 % de la population. Toutes les tendances politiques peuvent être satisfaites, à l’exception des écologistes qui ont perdu plusieurs grandes villes conquises précédemment. Même la majorité présidentielle, pourtant peu investie sous ses propres couleurs, peut revendiquer d’avoir gagné Bordeaux, Annecy et Mulhouse, voire Le Havre, même si le Modem a perdu Pau. La droite pour sa part a gagné plus de communes que la gauche (1267 contre 829), mais la gauche y a recueilli plus de voix (9,1 millions contre 8,7), sans doute parce que les communes gagnées sont plus grosses. Dans les plus grandes villes, les résultats semblent équilibrés : Les Républicains et les « divers droite » ont gagné 136 villes de plus de 30 000 habitants, le Parti socialiste, les Écologistes et le parti communiste 127. Dans les très grandes villes, l’implantation des socialistes est meilleure, LR étant davantage implanté dans les villes moyennes.

Sur le long terme toutefois, à la fois le Parti socialiste et les Républicains, toujours dominants, sont plutôt en perte de vitesse dans les municipales puisque tous les deux ont moins de villes qu’en 2020 et moins que les années antérieures : les couleurs politiques municipales se sont diversifiées sur le long terme et le bipartisme, là aussi, semble s’effriter.

Quant au Rassemblement national et à LFI, tous deux ont bien davantage investi les municipales 2026 que les précédentes et tous deux ont nettement progressé. L’extrême droite a remporté 63 communes de plus de 3500 habitants (dont 13 de plus de 30 000 habitants) et recueilli 2,5 millions de voix. Mais, à l’exception de Nice, elle n’a pas gagné de grande ville (elle a gardé Perpignan), alors qu’elle pensait avoir des chances à Toulon ou Marseille, et ses succès sont géographiquement plutôt centrés sur le nord et le midi. De plus, l’extrême droite conquiert surtout des villes déjà à droite. S’agissant de LFI, très peu présente en 2020, elle a remporté 7 municipalités de plus de 3500 habitants et son ancrage reste modeste mais symboliquement fort, concernant des villes socialement défavorisées. LFI prend la grande majorité de ces communes à la gauche et ne fait guère progresser celle-ci.

Quelles leçons pour 2027 ?

 Tous les analystes politiques appellent, sur ce point à la prudence. Ils soulignent, à juste titre, la forte dissociation entre les deux scènes politiques, locale et nationale : les critères de vote aux municipales (cf. l’enquête IPSOS-CESI Municipales 2026, comprendre le vote au second tour, mars 2026), du moins les critères déclarés, portent sur les enjeux locaux, le bilan des sortants, les programmes des candidats. Les forces en présence ne sont pas les mêmes aux deux niveaux, pour deux raisons : d’une part, certains partis (LFI, RN, dans une certaine mesure Renaissance) n’ont tenté que récemment de s’implanter localement et cela prend du temps ; d’autre part, aux municipales, les sortants ont plus de poids que les autres candidats et les bascules politiques sont plus lentes qu’aux législatives. Le RN et LFI sont bien plus forts au niveau national que local alors que les faiblesses de Renaissance, peu visibles aux municipales, le sont davantage au niveau national.

Pour autant, les municipales contiennent des enseignements, inquiétants pour l’avenir au demeurant.

Elles révèlent d’abord la grande hétérogénéité des territoires et des choix politiques : longtemps le bipartisme a régné au niveau local comme au niveau national. Aux deux niveaux, c’est fini, avec des familles de pensée qui dominent des types de territoires très différents et qui ne partagent ni les mêmes valeurs, ni les mêmes références, ni les mêmes priorités.

Chaque mouvement montre des faiblesses : le RN reste inégalement implanté (il est souvent très faible dans les métropoles), et, si les états-majors de la droite traditionnelle ne veulent pas le soutenir, c’est par peur de disparaître mais aussi parce que les programmes économiques sont divergents : il reste une droite réticente car attachée au libéralisme  ; le Parti socialiste qui a gardé ses métropoles souffre des ambiguïtés de sa ligne politique et d’une faiblesse programmatique évidente ; en accentuant l’importance des clivages identitaires, LFI inquiète de plus en plus (71 % des électeurs jugent que sa victoire dans leur commune serait une mauvaise chose);  LR est très divisé entre des leaders aux ambitions différentes et son électorat traditionnel est en perte de vitesse, voire attiré par le RN, les questions d’identité l’emportant sur tout le reste. Pour chacun, la question des alliances est cruciale sans être traitée. Dans une présentation récente de Fractures françaises (13e édition), le politiste G. Filkenstein rappelait que, sur une ligne droite-gauche, les Français se positionnent à 28 % à gauche, à 18 % au centre (avec des ambiguïtés parfois) et à 41 % à droite, la dynamique étant en faveur de cette dernière. Sachant que la gauche socialiste a sans doute compris désormais que la stratégie de LFI peut peut-être lui faire gagner des voix au premier tour mais est suicidaire pour le second, il lui reste, si elle ne veut pas être battue, à choisir une stratégie et un programme pour dominer sa faiblesse quantitative.

Les municipales sont donc un avertissement, et un avertissement grave, davantage pour la gauche que pour la droite. Il est douteux qu’il soit entendu. L’étude IPSOS-CESI citée ci-dessus indique que 56 % des électeurs de gauche jugent préférable une candidature unique aux présidentielles mais que 75 % de la population (et 63 % des personnes de gauche) pensent que la gauche n’y parviendra pas. Quant à la droite LR /centristes /Renaissance, elle souhaite à 57 % un seul candidat mais la population pense à 71 % qu’elle échouera et les partisans du bloc central sont 59 % à partager cette crainte. Toutefois, à droite, les municipales ont montré que, même quand elle n’est pas formellement actée, l’alliance existe de fait.

Il reste donc un an pour tirer les conclusions de l’épisode municipal. Personne ne semble trop en prendre le chemin.

Pergama, le 30 mars 2026