Une récente enquête menée par une équipe de recherche associant l’Institut national d’études démographiques (INED), l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et diverses associations, dont Médecins du monde, a mis en lumière les conditions de travail et l’état de santé des « livreurs de plateforme », sur le fondement du suivi de 1000 personnes travaillant à Paris et Bordeaux pour des livraisons de repas notamment.
L’enquête était difficile : il n’existe pas de base de données recensant cette population, dont on ne connaît ni le nombre ni la répartition géographique, permettant de tirer un échantillon représentatif. Ces travailleurs sont certes massivement enregistrés comme autoentrepreneurs (et non pas salariés) : toutefois, le répertoire des microentreprises ne permet pas d’isoler l’activité de livreur et le phénomène dit de « location de compte », qui permet aux livreurs d’utiliser contre finances le compte d’une autre personne, est massif. Le choix des enquêteurs a donc été de chercher des livreurs acceptant de se prêter aux demandes d’entretien, à une grande échelle (1000 personnes ont été interrogées, sur leur temps de travail, leurs revenus, leur situation juridique et leur état de santé), dans deux villes, Paris et Bordeaux.
Les résultats sont douloureux à lire et l’on pense irrésistiblement, en lisant le rapport, au visage de Souleymane dans le film récent qui raconte son histoire, livreur sans papiers soumis à l’arbitraire de celui qui lui loue son compte, obligé d’attendre les commandes qui n’arrivent pas avant de pédaler à toutes vitesse dans le noir sur un vélo déglingué, craignant les contrôles de police et subissant, la tête baissée, les insultes et le mépris des donneurs d’ordre.
Les livreurs sont pour la quasi-totalité des hommes, relativement jeunes, immigrés, en provenance d’Asie du sud et d’Afrique du nord ou de l’ouest. 2/3 sont sans titre de séjour et les ¾ travaillent en louant un compte à un travailleur déclaré. Massivement, ils n’ont pas d’autre activité et ne travaillent que pour une seule plate-forme.
Leur temps de travail (en intégrant les temps d’attente, ce qui serait le cas s’ils étaient salariés) est de 63 heures par semaine. Si l’on retire de leur revenu brut (1480€) les cotisations sociales du statut d’autoentrepreneur, les frais de « location de compte » (de 480 à 580 €/mois) s’ils sont obligés d’en louer un, d’assurance et d’équipement (le plus souvent un vélo), leur revenu mensuel moyen varie entre 737 € à Paris et 970 € à Bordeaux. Leur vie dans une grande ville est donc misérable : beaucoup n’ont pas de logement personnel et utilisent des foyers ou sont logés chez quelqu’un. 37 % d’entre eux à Bordeaux et 48 % à Paris reconnaissent qu’au moins une fois dans les 12 mois précédents, ils n’ont pas eu de quoi manger toute une journée. Leur santé n’est pas bonne, alors que nombre d’entre eux déclarent n’avoir aucune couverture sociale : 45 % sont en situation de détresse psychologique et souffrent d’anxiété (beaucoup disent se sentir très seuls), 36 % souffrent de troubles musculosquelettiques avec de fortes douleurs régulières dans le dos. 59 % ont eu un accident de travail dans l’année.
L’on pourrait espérer que la situation va s’améliorer avec la transposition, dans le courant de 2026, de la directive européenne du 23 octobre 2024 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme. Il est clair en effet que, dans nombre de cas, le statut d’autoentrepreneur imposé à ces travailleurs est illégal : on sait que dès que le travailleur est soumis à une autorité qui organise son travail, le contrôle, en fixe la rémunération et n’accepte pas de refus d’une mission, le travailleur doit être considéré comme un salarié, avec tous les droits afférents en termes de paiement horaire minimal, de temps de travail et de couverture sociale. La directive européenne, partant de ce constat, impose une « présomption de salariat » dès lors que certaines conditions sont remplies (il appartient aux États-membres de fixer celles-ci lors de la transposition du texte), la plate-forme gardant la possibilité, si elle conteste le salariat, de démontrer que les conditions d’emploi sont bien celles d’un entrepreneur individuel (pas de soumission à l’autorité d’un employeur).
Cependant, pour la population des livreurs à domicile, la transposition de la directive ne suffira pas à alléger leur vie, voire rendra leur travail impossible. La principale question, pour eux, est la régularisation et l’obtention d’un titre de séjour. Clandestins, ils ne pourront être déclarés comme salariés (on ne peut pas louer un « compte » de salarié comme on le peut, manifestement, pour travailler en indépendant). Soit leur vie continuera comma avant, avec le risque de contrôles plus rigoureux, soit ils devront trouver d’autres moyens de survie. Qu’en pensent les plates-formes qui les exploitent en toute connaissance de cause ? Qu’en pensent les citoyens, qui bénéficient de leurs services et les côtoient sans connaître leur misère ? Qu’en pensent les autorités, qui, sur ce sujet comme sur d’autres, pratiquent des double discours, promesses de régularisation dans les métiers en tension et acceptation d’un esclavage moderne ?