A l’été 2025 déjà, le gouvernement Bayrou parlait de la nécessité « de mettre fin à la dérive » des arrêts maladie. Pour autant, la seule mesure prise dans la LFSS 2026 a été de limiter à un mois la durée du premier arrêt de travail, avec 2 mois de prolongation possible lors du renouvellement, durées modifiables sur décision médicale si l’état de santé du patient l’impose. Cette mesure a laissé perplexe tant elle paraît bureaucratique : elle n’est pas fondée sur une analyse des causes de l’augmentation des arrêts et raisonne comme si les médecins fixaient la durée de ceux-ci mécaniquement et sans réfléchir. Elle présente l’inconvénient d’augmenter les visites chez le médecin. Son efficacité semble donc douteuse.
Ce printemps, le dossier revient sur la table : en avril 2026, le gouvernement engage un nouveau plan d’action, justifié dans un dossier de presse intitulé Réduire l’absence au travail. Ce document s’ouvre à nouveau sur des données chiffrées : de 2019 à 2024, le rythme d’augmentation annuelle des arrêts maladie de moins de 8 jours a été de 2 % (contre 0,9 % dans les 4 ans précédents), celui des arrêts de 8 à 90 jours de 2,3 % (contre 1,9 % précédemment) et celui des arrêts de 91 jours et plus est passé à 4 % par an (au lieu de 3,7 %). Quant à l’évolution du nombre d’accidents de travail, elle est en baisse pour les arrêts de durée courte ou moyenne, jusqu’à 90 jours, et seuls les arrêts longs continuent à augmenter fortement (3,9 % par an de 2019 à 2024) mais un peu moins vite qu’auparavant. Pour autant, le rythme global d’augmentation des dépenses d’indemnisation suit une courbe ascendante : accidents de travail inclus, les dépenses en volume ont augmenté annuellement de 4 % entre 2019 et 2024 et de 4,8 % en 2025, contre une augmentation en volume de 3,4 % les années précédentes. La France est au 5e rang de l’OCDE en 2024 avec un taux d’absentéisme de 5 % et 21 jours d’absence en moyenne dans l’année. Cette situation est qualifiée d’insoutenable par le gouvernement. De fait, elle est préoccupante.
Les Pouvoirs publics annoncent donc de nouvelles mesures. A vrai dire, on a du mal à identifier concrètement ce qu’il va engager. Le développement de la prévention est un thème qui s’impose mais il n’a en l’occurrence aucune consistance : il est question de promouvoir une culture de la prévention primaire, de garantir la santé et la sécurité des travailleurs, d’encourager le recours aux démarches de qualité de vie et de conditions de travail prévus par des accords interprofessionnels passés. Le document entend également renforcer « l’accompagnement » des entreprises par l’assurance maladie, qui va donc renforcer ses contrôles des prescripteurs comme des assurés. Enfin, le gouvernement lancera des campagnes d’information et de sensibilisation. Bref, rien ou pas grand-chose, rien de neuf en tout cas.
Le dossier de presse du gouvernement mentionne l’analyse qui fait autorité sur l’évolution des arrêts de travail : en décembre 2024, la DREES et la Caisse nationale d’assurance maladie ont publié une étude conjointe analysant l’évolution des arrêts maladies de 2010 à 2023 selon l’âge, le sexe et le secteur d’activité. La courbe est ascendante depuis 2010 mais, alors qu’elle est en pente douce jusqu’en 2019, elle s’infléchit nettement vers le haut à partir de 2020. L’étude permet d’abord de noter que ce ne sont pas, contrairement à une conviction tenace, les arrêts de courte durée, les plus fréquents, qui coûtent le plus cher (ils représentent 4 % des dépenses) mais ce sont les arrêts de plus longue durée qui sont, de beaucoup, les plus coûteux.
Surtout l’étude cherche à en identifier les causes : jusqu’en 2019, l’évolution est surtout liée à des facteurs économiques (augmentation des emplois) et démographiques (vieillissement de la population active) avec une part plus réduite d’augmentation du recours (ou augmentation de la sinistralité) et d’augmentation du coût (liée à l’évolution des salaires). Dans la période plus récente, 2019-2023, ces deux derniers facteurs (recours et prix) jouent bien davantage.
En définitive, dans la période récente, 60 % de l’augmentation des arrêts s’explique par des données démographiques ou économiques (vieillissement, développement de l’emploi et augmentation des coûts) et 40 % par l’augmentation du recours, dont les causes profondes restent à expliquer. L’augmentation des arrêts concernent les travailleurs âgés, mais aussi les femmes à tous les âges et, dit l’étude, depuis peu, les jeunes, phénomène qui, semble-t-il, s’est intensifié en 2025.
Un autre dossier de l’assureur AXA apporte des compléments, peut-être moins fiables que celles des statisticiens publics mais très intéressants, notamment par la différenciation des populations étudiées, cadres et non cadres, avec des tranches d’âge plus fines.
Il ressort de cette étude que le taux d’absentéisme des cadres, qui reste inférieur en 2025 à celui des non cadres (2,6 % contre 5,7 %) n’a cessé de progresser ces dernières années, de même que celui des moins de 30 ans et des 30-35 ans (en 2025, + 10 % et + 11 % par rapport à 2024). Pour les travailleurs jeunes, il s’agit d’un absentéisme de courte durée mais répété. Quant à l’absentéisme des cadres, sa croissance s’explique à l’inverse par l’augmentation d’arrêts de travail de longue durée et concerne surtout les tranches 30-35 ans et 35-40 ans.
Sur le fondement de ces données, tous les experts appelés à commenter les chiffres d’augmentation soulignent que la piste de solution préférée des pouvoirs publics, à savoir l’intensification des contrôles pour mettre fin à de supposés abus, n’est pas étayée : les arrêts maladie augmentent pour toutes les classes d’âge, dit la DREES. Certains chercheurs incriminent de plus un report accru sur les arrêts maladies des accidents de travail non déclarés, pratique dont on sait qu’elle n’est pas rare puisque périodiquement une Commission est chargée de déterminer la somme que la branche accidents du travail verse à la branche maladie pour compenser cette sous déclaration. Enfin, quand l’augmentation concerne des arrêts de longue durée, il est difficile d’évoquer une fraude ou une complaisance. Au demeurant, comme le déclarait un chercheur aux Décodeurs du Monde, aucune étude ne permet de soupçonner une fraude massive : les versements injustifiés détectés jusqu’ici par les services de la CNAM en ce qui concerne les arrêts de travail sont d’ampleur minime (moins de 50 millions sur 18 Mds, soit moins de 0,3 %).
Les statistiques produites par Axa suggèrent (sans qu’on puisse bien évidemment avoir une certitude) soit une augmentation des risques psychosociaux, soit une transformation de la relation au travail des jeunes et des cadres, peut-être un désenchantement dont on ne connaît pas l’origine, sauf à noter que le ressaut des arrêts de travail date du COVID. Il est également loisible de se demander si le recul de l’attention portée aux conditions de travail et à la qualité de vie au travail a joué un rôle, avec en particulier la suppression des CHSCT en 2017 (c’est une des premières mesures d’E. Macron). La réforme des institutions représentatives du personnel qui l’a accompagnée, laquelle a amoindri le nombre des représentants du personnel et leur disponibilité, a-t-elle contribué à minorer l’importance à accorder aux conditions de travail ? La pénibilité, traditionnellement élevée en France, s’est-elle accrue ? Ce sont ces pistes qu’il faudrait explorer, en proposant le cas échéant des réponses solides.
En définitive, les statistiques d’arrêt de travail disent quelque chose (il faut investiguer davantage) et la bonne réponse n’est sans doute pas l’intensification des contrôles, comme le pense, systématiquement, la droite au pouvoir. La qualité de vie au travail est sans doute en cause : si c’est le cas, ce ne sont pas les bonnes paroles du plan d’action gouvernemental qui l’amélioreront.