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Les leçons d’une canicule

En juin 2026, avant la canicule, quel bilan pouvait-on faire de l’action du gouvernement pour lutter contre le changement climatique, des attentes de la population et du climatoscepticisme ?  Et quel bilan après la canicule ? Peut-on vraiment tabler sur une prise de conscience ?

Atténuer le dérèglement climatique : une politique désinvolte et sans crédibilité, sur fond d’affaiblissement continu de la préoccupation écologique

Depuis la loi du 17 août 2015, la France dispose de deux outils de programmation pour conduire sa politique de lutte contre le réchauffement du climat : la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) définit le mix énergétique prévisionnel sur 5 ans, dans une perspective de décarbonation progressive. La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) chiffre, par période de 5 ans également, les « budgets carbone » à atteindre (les plafonds d’émission de GES), globalement et par grand secteur d’activité, pour programmer leur décroissance jusqu’au niveau de « neutralité carbone, fixé en 2050, où nous cesserons en théorie d’alimenter le réchauffement. Les dernières versions de ces documents datent de 2020 et le dernier budget carbone fixé allait alors jusqu’en 2023. Toutefois, depuis 2021, ces documents sont devenus obsolètes, compte tenu du nouvel objectif européen de baisse des émissions de GES en 2030, désormais -55 % des émissions de 1990. D’une tentative avortée d’actualisation à une autre, la publication des nouvelles versions est prévue pour le début juillet 2026. C’est assez dire l’indifférence des gouvernements successifs pour ces feuilles de route.

La SNBC 3 de juin 2026 fixe le nouveau budget carbone de 2024 à 2028 à 342 Mt CO2eq/an, étrange manière de piloter les années écoulées, puis celui des 5 années suivantes à 261 Mt CO2eq/an.

Outre la fixation de nouveaux budgets carbone, la SNBC définit les orientations des politiques sectorielles censées permettre d’atteindre les objectifs qu’elle fixe, transports, agriculture, industrie, bâtiments…Et on rentre là dans l’univers rose bonbon des déclarations officielles : les engagements sont tous très vertueux, agir pour un transport sobre et décarboné, optimiser les flux logistiques, encourager les dynamiques de transition agroécologique, faire évoluer les systèmes d’élevage, décarboner la production industrielle, rénover le parc des bâtiments…Derrière ces grands objectifs, les mesures concrètes sont sommaires. Quand elles sont chiffrées, leur faible réalisme saute aux yeux : quelle politique pourrait-elle permettre que le report modal vers les transports en commun augmente de 25 % d’ici 2030 alors que la part de la voiture particulière dans les transports de voyageurs n’a baissé ces dernières années que d’un point par an et que celle des transports routiers de marchandises reste stable, entre 85 et 86 % ? Quelle politique permettrait l’augmentation de l’agriculture biologique à 21 % des terres en 2030 alors que celle-ci stagne depuis deux ans à un peu plus de 10 % et que la politique du gouvernement tend plutôt à la décourager qu’à l’encourager ? Et il faudrait vraiment que la rénovation des logements passe une vitesse supplémentaire pour que la majorité des logements soit, en 2050, en DPE A ou B, alors que le poids de ces catégories dans le parc est aujourd’hui de 8,6 %, dès lors que le nombre de logements à rénovation labellisée basse consommation s’est établi à 28 000 en 2025, sur un parc de 38 millions.

Comme le remarquait déjà l’Autorité environnementale dans son avis du 6 mars 2019 sur le projet de SNBC d’alors, la fragilité de la SNBC est qu’elle reste générale et imprécise sur les politiques publiques qui permettront de parvenir à ses objectifs : elle contient des orientations, mais pas un plan d’action détaillé et chiffré dont la réalisation serait suivie pour modifier l’effort s’il s’avérait, en cours de route, insuffisant.  L’avis du Haut Conseil du Climat de mars 2026 sur la SNBC 3 s’en inquiète : il souligne les incertitudes entourant l’évolution des puits de carbone (notamment l’état des forêts et des prairies, qui absorbent de moins en moins de CO2), ce qui peut compromettre la neutralité carbone visée en 2050 : cette difficulté devrait être anticipée. En outre, l’atteinte des objectifs de la SNBC 3 impose une baisse annuelle de 4,5 % des émissions de GES d’ici 2030. Or, la baisse de ces dernières années n’atteint pas ce niveau (-3 % en 2024 et -2,1 % en 2025 selon les derniers chiffres du CITEPA de juin 2026). Dans ces conditions, il faudrait clairement pouvoir tabler sur une intensification des politiques publiques : or le Haut Conseil souligne le retard et la faiblesse des politiques d’électrification des transports et de report modal, les reculs sur la politique environnementale agricole, l’absence d’atteinte des objectifs de rénovation des logements et bâtiments liée à un système d’aide instable. Il demande une véritable feuille de route comportant les mesures concrètes à prendre, articulée avec les lois de finances, directement opérationnelle.

Dans son rapport de septembre 2025 sur La planification écologique, la Cour des comptes dit exactement la même chose : il manque une planification écologique rigoureuse (les services mis en place pour la conduire après les promesses de l’élection présidentielle de 2022 se sont délités) : aujourd’hui, même le cadre de l’électrification des usages n’est pas défini.  Il manque également une estimation rigoureuse des dépenses que la Cour chiffre au double des financements actuels (100 Mds).

Ni les scientifiques, ni les écologistes n’ont trouvé le moyen d’imposer une politique plus forte.

En 2023, le climatologue Jean Jouzel ne pourra qu’exprimer une lassitude (« J’en ai marre ») face à une assemblée du MEDEF qui applaudit à tout rompre la tirade de Patrick Pouanné, PDG de Total, qui oppose les nécessités de la « vie réelle » à son plaidoyer pour réduire l’utilisation du pétrole. Les intérêts financiers sont trop lourds et personne ne croit vraiment que la planète sera bientôt invivable. La vie réelle, ce sont les profits, pas le destin du monde, qui viendra plus tard. En assistant à l’intronisation du Président Trump, qui veut que le pétrole coule à flots et prétend que le réchauffement climatique est un canular, Bernard Arnauld proclame lui aussi son mépris pour la science.

Quant aux écologistes, les seules vraies réussites qu’ils ont eues, ils les doivent à la justice : en 2021, dans L’affaire du siècle, 4 associations ont obtenu la condamnation de l’État pour carence fautive, pour n’avoir pas tenu ses engagements pris lors de l’accord de Paris ; après l’affaire Grande Synthe où le Conseil d’État a enjoint l’État, en 2021, de mieux maîtriser les émissions de GES, affaire close en 2025 après la production par l’État d’engagements jugés crédibles, l’association Notre affaire à tous a saisi à nouveau la justice administrative fin 2025 pour que l’État adapte sa politique tendant à atteindre les nouveaux objectifs de baisse des émissions de GES fixés au niveau européen pour 2030 et pour contraindre les autorités publiques à faire des choix compatibles avec une augmentation des températures limitée à  1,5 ° (seuil dont on a appris par la suite qu’il  était déjà dépassé).

Entre temps, un avis de la Cour internationale de justice a, en juillet 2025, affirmé que les États ont, en droit international, une obligation juridique stricte de prévenir les dommages significatifs au système climatique et à l’environnement, quand bien même ils n’auraient pris aucun engagement international en ce sens.

Enfin, le 25 juin 2026, 4 associations de défense de l’environnement ont obtenu un jugement, à vrai dire surprenant, du Tribunal judiciaire de Paris obligeant l’entreprise Total à tenir compte, dans le plan de vigilance qu’elle doit élaborer, des émissions de GES de ses clients, avec obligation donc de les prévenir.

Ces décisions judiciaires sont des victoires mais, dans le contexte de backlash écologique et de montée du climatoscepticisme, ce sont des victoires à la Pyrrhus qui ne changent pas le cours de la guerre.

Déni, montée des climato-sceptiques, tolérance devant les mensonges

 Si la politique climatique du gouvernement est aussi faible, c’est au fond que les responsables politiques, comme les patrons du MEDEF, ne croient pas du tout au réchauffement climatique, ou alors dans une échéance si lointaine qu’elle en devient irréelle. On peut se demander pourquoi, alors que les scientifiques s’évertuent à alerter. Est-ce à cause de la prévalence de certaines obsessions dans les cerveaux politiques (c’est plus facile pour appréhender le monde de le voir sous un seul angle plutôt que de s’attaquer à sa complexité) ? Le RN et LR, obsédés par la submersion migratoire, tout comme le pouvoir macroniste, obsédé par l’allégement des charges des entreprises, sont-ils devenus incapable de comprendre l’évolution du monde ?

Il faut prendre au sérieux les déclarations ahurissantes d’Emmanuel Macron lors de ses vœux de janvier 2023 (Qui aurait pu prédire la vague d’inflation -liée à la guerre en Ukraine-  ou la crise climatique aux effets spectaculaires encore cet été dans notre pays ?) ou lors de sa conférence de presse du 25 juin 2026 :  Nous nous sommes adaptés au réchauffement climatique, mais on ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe et qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire. Rappelons que l’été 2025 avait été déjà classé comme le 3e le plus chaud depuis 1900 avec 4 épisodes de canicule dont deux intenses et que le pic de juin s’inscrit parfaitement dans le réchauffement climatique…

Ces déclarations incohérentes et presqu’enfantines montrent qu’aux yeux d’un Président considéré comme raisonnablement intelligent, le « réchauffement climatique », ça fait partie des dossiers ordinaires à traiter (plus ou moins bien), tandis que les « pics » de 2025 et de 2026, sont, eux, incompréhensibles, sortant de l’épure, trop violents, considérés donc comme imprévisibles. On est dans l’irrationnel, dans le déni, sans doute parce que le bouleversement qui arrive est trop énorme, trop monstrueux pour qu’on soit capable de le penser : si on acceptait de l’affronter, il faudrait tout changer dans les politiques publiques, déplacements, logements, production industrielle, agriculture, emploi, fiscalité et ça, ce n’est tout simplement pas envisageable.

Quant au climato-scepticisme, si l’on en croit l’Observatoire 2025 de l’ADÈME, le pourcentage touché n’est pas négligeable : 61 % des personnes reconnaissent l’existence d’un dérèglement climatique et l’imputent aux activités humaines (65 % en 2020), 28 % pensant qu’il s’agit là d’un phénomène naturel qui a toujours existé et 4 % pensant qu’un tel changement n’existe pas (soit 32 % de climatosceptiques en désaccord avec les constats du GIEC). Le décompte de Fractures françaises 2025 est proche (60 % versus 31 %).

Les études qualitatives montrent que les pourcentages les plus élevés de climatosceptiques se retrouvent chez les plus jeunes et chez les plus âgés, plutôt dans les catégories modestes et peu diplômées et chez les électeurs de droite et d’extrême droite. L’étude de l’ONG Parlons climat (Qui sont réellement les climato-sceptiques ? novembre 2024) est intéressante : elle chiffre à 43 % le pourcentage des climato-sceptiques en ajoutant à ceux qui ont un avis négatif sur le changement ou sur son origine humaine ceux qui n’ont pas d’avis ou disent qu’on ne peut savoir. Elle montre qu’il existe chez les climatosceptiques des durs et des mous, des personnes qui ont des doutes et d’autres qui n’en ont pas, d’autres enfin qui sont très ambivalents. Surtout, l’étude montre que la question est idéologique, voire politique : la défiance envers les scientifiques existe, souvent dans le seul domaine du climat ; mais le climato-scepticisme est surtout un phénomène de défense : l’écologie est vue comme contraignante et punitive, menaçant un mode de vie auquel on est attaché et qu’elle veut contraindre les individus à abandonner. Le climatoscepticisme est un choix politique, qui s’inscrit dans un contexte politique plus large : méfiance envers les institutions, craintes de la manipulation, voire, pour certains, inscription dans le cadre de l’adhésion à un parti. L’étude conclut qu’une part des climatosceptiques pourrait abandonner leur refus si on leur présentait des actions concrètes qui ne les pénaliseraient pas.

L’Institut Jean Jaurès, qui dresse un constat proche, rajoute l’importance grandissante des relais d’opinion qu’écoutent les climato-sceptiques et qui les confortent dans leur choix : autrefois, il y avait Allègre et quelques scientifiques non climatologues, aujourd’hui, de l’audiovisuel Bolloré au Rassemblement national et aux réseaux sociaux, tout un écosystème profère tous les jours des contrevérités sur le dérèglement climatique, sur fond de rejet des élites et de discours fallacieux.  Il importerait donc de combattre sur deux fronts : dénoncer ces mensonges, démontrer à la population qui les écoutent qu’il existe un chemin qui n’est pas l’apocalypse crainte.

Au demeurant, comme le dit le philosophe Clive Hamilton dans Faire face à la réalité du changement climatique (2013), nous sommes tous des climato-sceptiques : il est difficile d’accepter sereinement un phénomène si radical, si choquant, si menaçant ; nous avons aussi du mal à accepter de renoncer à l’idée toute simple de progrès, du moins celui qui nous conduit vers un monde constamment meilleur. Il le faut pourtant mais cela ne peut se faire sans, au moins, de l’inquiétude. Parallèlement rappelons que 74 % des Français sont, selon Fractures françaises, préoccupés par le changement climatique : il y a obligation d’agir.

Qu’est-ce qui a changé avec la canicule ?  

La canicule a porté plusieurs messages : le plus évident est qu’il n’existe pas en France de politique nationale d’adaptation, les actions en ce domaine étant de ce fait inégales et globalement très insuffisantes. Or, il a existé trois plans nationaux d’adaptation au changement climatique (PNACC). Passons sur les deux premiers, empilements de généralités inutilisables. Le PNACC 3, publié en avril 2025, était mieux structuré : mais il était indicatif, sans force juridique, il ne traitait pas correctement la question des moyens (le Fonds vert ne suffit pas, surtout quand il baisse), les questions stratégiques étaient insuffisamment abordées (forêts, agriculture, gestion de l’eau, renaturation…l’adaptation étant d’abord vue comme une manière de maintenir un cadre plus aisé à supporter mais sans amorcer de grands changements.

En tout état de cause, les actions menées ont été limitées. On s’aperçoit aujourd’hui que les écoles et les logements n’ont pas été adaptés, que les villes n’ont pas mis en place les îlots de fraicheur qu’elles ont parfois envisagé de créer, que les hôpitaux sont des fournaises, que la minéralisation des sols n’est pas seulement nocive en cas d’inondations mais aussi de forte chaleur, que les arbres et les animaux souffrent et meurent…

Deuxième conséquence, le changement honteux : le gouvernement avait inscrit, dans le projet de loi sur l’État local qui devait être discuté en juillet prochain, une réforme destinée à démanteler l’ADÈME, l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie devenue agence de la transition écologique, en plaçant ses agents régionaux dans les directions régionales du ministère de l’environnement sous l’autorité du préfet. La mesure, demandée par le droite et l’extrême-droite depuis longtemps, a été discrètement retirée du projet. Autre revirement, le Rassemblement national, qui a longtemps refusé la qualification de « scientifiques » aux membres du GIEC et jugé que leurs rapports étaient « très exagérés », reproche désormais aux pouvoirs publics leur inaction, en soulignant que le GIEC avait prévu depuis longtemps de tels phénomènes. L’on pourrait en rire, si ce n’était que le revirement du RN se traduit par un plan ridicule de climatisation, qu’il ne sait ni calibrer ni financer.

Le risque principal est là : la population a souffert et souhaite que ses souffrances soient atténuées lors de la prochaine canicule. Aujourd’hui, dans le débat public, il n’est donc plus question que d’adaptation, de manière parfois irréfléchie et rapide (climatisons tout), la lutte contre le changement climatique n’étant jamais évoquée.

Or, sur le moyen et long terme, l’opinion publique tout comme le réel ont besoin de cohérence : l’annonce d’une politique d’adaptation perd sens et efficacité si, parallèlement, on laisse le climat se détériorer. L’adaptation et l’atténuation du dérèglement doivent aller de pair. Mieux, les deux mouvements doivent tenir compte l’un de l’autre : la stratégie d’adaptation doit prendre en compte le temps long et préparer les changements plus fondamentaux : en agriculture, il faut sans doute l’engager en pensant très vite aux cultures de demain, de même que, dans les infrastructures de transport, il faut définir ce vers quoi l’on veut aller. La priorité donnée aux forêts s’impose également dès l’étape de l’adaptation, compte tenu du temps nécessaire à leur renouveau. Il en est de même sur les lignes de côte : s’entêter à protéger une route n’est pas nécessairement la bonne solution si, sur le long terme, la construction d’une digue est déraisonnable. Il est donc impératif d’agir en combinant adaptation et lutte de fond.

Reste toutefois que l’adaptation est urgente si la France ne veut pas perdre productivité et qualité des services publics. Il faut la planifier, définir des priorités, les chiffrer, articuler action de l’État et des collectivités. Ce n’est pas le gouvernement Lecornu, gestionnaire à la petite semaine des crises structurelles qui se multiplient, qui le fera. L’on peut craindre que les canicules de 2026 subissent le sort de celles de l’année précédente : l’oubli. Espérons une mobilisation citoyenne lors de la campagne présidentielle…

Pergama, le 6 juillet 2026