Transition énergétique en marche ou écologie à la ramasse?

Municipales : quelles leçons pour 2027?
30 mars 2026

Transition énergétique en marche ou écologie à la ramasse?

Les résultats des élections municipales 2026 ont été décevants pour les écologistes, qui ont gardé Lyon, Grenoble et Tours, gagné quelques villes plus petites (Villepinte ou Conflans Sainte Honorine), mais, en plus d’Annecy et de Poitiers, perdu des métropoles, Bordeaux, Strasbourg, Besançon. Causes conjoncturelles, liées aux maladresses de maires élus en 2020 qui auraient méconnu la bonne gestion du temps ou la force d’opposants prompts à se gausser de leurs naïvetés ? Causes politiques liées au positionnement des Verts en parti d’ajustement au sein d’une gauche déchirée, part qui n’aurait plus de message spécifique à faire passer ? Ou causes structurelles liées à la montée d’une extrême-droite populiste qui, au nom du bon sens, taxe toute écologie de « punitive » et plaide implicitement en faveur des énergies fossiles et de l’agro-industrie ?

Aujourd’hui, avec le risque de prix durablement élevés du pétrole, du gaz et des engrais, la guerre en Iran semble avoir changé la donne : mais l’épisode nous conduira-t-il à diminuer notre dépendance aux énergies fossiles ? Ou bien, comme après le choc ressenti lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, reviendrons-nous rapidement à nos habitudes en oubliant les risques pour le climat ?

L’ambivalence des citoyens envers la transition écologique

 Pour expliquer le médiocre résultat des listes écologistes aux municipales, les commentateurs ont évoqué la teneur de L’enquête électorale d’IPSOS-CESI, (https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/Rapport_ENEF_Municipales_mars26_CEVIPOF_FJJ_LeMonde_IpsosBva.pdf) qui reléguait l’environnement à la 8e place des préoccupations des Français, avec 6 % de premières citations, loin derrière le pouvoir d’achat (20 %). Ce n’était pas une surprise : en 2024, la 6e édition de l’Observatoire international Climat et opinion publique de l’IPSOS (https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2024-11/ipsos-edf-obscop-2024-rapport-complet.pdf) montrait un recul généralisé de l’inquiétude climatique dans les 30 pays étudiés. Certes la France, comme les autres pays, continuait à faire prévaloir l’environnement sur la croissance (43 % contre 36 %) mais avec un écart resserré d’année en année : il y a 5 ans, il était de 50 contre 26.

Comment interpréter ce désintérêt ? Mais cela a-t-il du sens de demander aux enquêtés de hiérarchiser des préoccupations de court et de long terme (pouvoir d’achat et changement climatique) ou des préoccupations qui pèsent personnellement sur eux (l’argent, la santé) et d’autres qui concernent l’évolution du monde ? Qui ne serait pas centré sur le court-terme dans une période troublée par les guerres ? Et puis les enquêtes d’opinion sont aujourd’hui polluées par la médiatisation, reflétant les prises de position publiques entendues les semaines qui précèdent : le backlash écologique de l’extrême-droite n’est pas sans effet.

Nombre d’observateurs soulignent de plus un paradoxe : selon IPSOS Global trends (https://www.ipsos.com/fr-fr/ipsos-global-trends-un-monde-en-reconfiguration), en 2025, près de huit Français sur 10 (79%) affirmaient que, sans évolution forte, nous courrons à la catastrophe climatique, ce dont ils rendent le gouvernement et les entreprises majoritairement responsables. Selon une autre étude IPSOS de juin 2025 de l’Observatoire de la transition énergétique des territoires (https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2025-07/Ipsos_IDEX-Observatoire_de_la_transition_%C3%A9nerg%C3%A9tique_des_territoires-Juin2025.pdf), 87% des Français considéraient que la transition énergétique était un enjeu important pour les municipales 2026 : pour autant, ils conjuguaient constamment cette préoccupation avec des enjeux de coût. De même, selon une enquête du Shift Project de février 2026  auprès des élus locaux (https://theshiftproject.org/publications/resultats-grande-consultation-maires-elus-municipaux/), 87 % d’entre eux sont préoccupés par le changement climatique et 70 % par la protection de l’environnement. « Le vrai frein », selon l’étude, « n’est ni idéologique, ni électoral, mais opérationnel et capacitaire, aggravé par l’instabilité réglementaire ». Autrement dit, la prise de conscience est là mais l’on ne sait trop comment s’y prendre et les moyens manquent.

De fait, le bilan des investissements réalisés par les collectivités pour protéger le climat, tel que dressé par le think-tank I4CE (Institute for Climate Economics), est modeste, voire insuffisant : alors que, pour atteindre les objectifs de la Stratégie nationale bas carbone, les investissements des collectivités devraient atteindre chaque année 19 Mds (rénovation des bâtiments, électrification des installations, investissements favorables au report modal), leur montant est en 2024 n’est que de 8 Mds. Du moins les collectivités ont-elles commencé à réduire leurs aides « brunes » (achat de véhicules thermiques et artificialisation des sols) mais, là encore, de manière trop limitée.

Cela dit, il semble exister un gouffre entre l’aménagement des cours d’école contre la chaleur ou la prévention des inondations en territoire urbain, objectifs encouragés par l’opinion publique, et une politique globale d’électrification de la mobilité ou d’agroécologie, qui soulève bien davantage de réserves.

Mesurer les difficultés d’agir

 Pourquoi sait-on sans agir ? Pourquoi, alors que, selon l’étude de l’Observatoire international Climat et opinion publique mentionnée ci-dessus, près de 70 % Français ne mettent plus en doute ni le changement climatique ni son origine « anthropique », semblent-ils si ambivalents et si hésitants face aux politiques nationales de transition énergétique, celles qui, au-delà de politiques locales, modifieraient réellement le cours des choses ?

A cette question, l’on a un temps mis en avant la réponse des neurosciences, selon laquelle notre cerveau nous conduirait à préférer les satisfactions individuelles de court terme à la mobilisation contre des catastrophes lointaines et collectives, tout comme il nous amène à privilégier les solutions technologiques aux changements de comportements pénalisants et difficiles. La réponse, sans doute en partie vraie, reste très courte : les scientifiques inlassablement rappellent la réalité et les individus sont loin de tous se défausser.

En réalité, les citoyens se sentent dépassés par l’ampleur des questions à résoudre, pollutions des océans, sols qui s’appauvrissent partout, pollution de l’air, recours encore massif au charbon…Cette disproportion entre l’échelle des problèmes à résoudre et leur capacité personnelle d’agir rend les questions de transition abstraites, en tout cas trop difficiles à solutionner. Il est probable que les grands rapports du GIEC ou en France ceux du Haut conseil pour le climat renforcent ce sentiment d’éloignement. Les individus ont besoin que la collectivité nationale prenne le relais, trace un chemin concret accessible et les rassure sur le coût qu’ils auront à supporter personnellement, coût dont ils voudraient qu’il soit proportionné à leurs moyens.

De fait, dans un récent document Quelles leçons de l’actuel recul écologique ? https://www.lafabriqueecologique.fr/quelles-lecons-de-lactuel-recul-ecologique/, le think-tank La Fabrique écologique note que les politiques définies par l’État ont été perçues comme des injonctions scientifiques impératives, construites d’en haut, trop indifférentes aux difficultés financières que les ménages modestes craignaient d’affronter. De plus, les réponses n’apparaissaient pas comme directement opérationnelles ni suffisamment concrètes. Il faudrait donc mieux associer les citoyens aux décisions et annoncer une répartition équitable des efforts : l’acceptabilité des politiques climatiques en dépend.

Les États démocratiques, acteurs désorientés et inefficaces de la transition énergétique ?

 Puisque les individus ne peuvent agir sans impulsion collective, c’est donc au niveau des États que se situent les choix décisifs. La guerre en Iran l’a montré : elle a sidéré les citoyens qui ont compris combien la chaine des approvisionnements était longue, complexe et fragile, dépendante de pays étrangers parfois hostiles. Pour autant, les États eux-mêmes hésitent : la situation n’a pas conduit tous les pays à s’engager de manière déterminée vers une transition énergétique qui garantirait leur indépendance. En Europe, 10 pays ont demandé (sans encore l’obtenir) la suspension du marché du carbone pour faciliter le recours à des énergies plus polluantes, en l’occurrence le charbon. Les autres, qui prônent officiellement l’électrification des usages, se trouvent, comme la France, confrontés au mur des investissements nécessaires devant lequel ils ont toujours reculé.

Pour s’en tenir au cas de la France, l’État n’a toujours pas engagé un vrai dialogue avec ses citoyens. Au lieu de s’abriter derrière l’importance de l’électricité nucléaire dans la consommation finale d’énergie, les responsables politiques devraient souligner que le pays reste dépendant, pour 59 % de sa consommation, de l’importation d’énergies fossiles, aujourd’hui (et sans doute durablement) plus chères alors qu’elles créent des dommages invraisemblablement couteux.

Jusqu’ici, sur l’électrification des usages comme sur le chantier colossal de l’isolation des bâtiments, l’État n’a agi que par petites touches, avec un ensemble de mesures limitées, ponctuelles et instables. Il n’a pas même pas défini le cadre méthodologique nécessaire à une politique publique ambitieuse, alors que le second quinquennat Macron s’était ouvert sur cette promesse : planification dans le temps des actions à mener ; institution d’une cohérence entre les politiques publiques sectorielles, logement, urbanisme, transports, politique industrielle et agricole, commerce international ;  institution d’une coordination serrée avec les politiques locales ; enfin, cadrage financier assis sur une estimation des dépenses nécessaires, que la Cour des comptes, dans son rapport de septembre 2025 sur la transition énergétique, estime au double des financements actuels qui dépassent de peu 100 Mds.

Le plan sur l’électrification du pays (l’objectif serait de porter à 39 % en 2035 la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie et de réduire à 30 % celle des énergies fossiles) ne pourrait réussir qu’à plusieurs conditions (cf. sur ce point le blog de l’IDDRI de février 2026, Les conditions de réussite du plan ) qui ne paraissent pas réunies aujourd’hui :  construire une véritable concertation, combiner actions à court terme et définition d’une stratégie sur la durée, élaborer un « nouveau contrat social » pour  répondre aux inquiétudes de la population sur le coût de la transition, réformer la fiscalité sur l’énergie, construire une politique industrielle adossée à l’électrification, prendre en compte enfin les enjeux internationaux et parier sur l’électrification de l’Europe.

Autre condition de réussite, il faut que l’État s’interroge sur son hésitation à décider, en ce domaine comme dans d’autres, autrement qu’avec des corrections à la marge : sans doute les hommes politiques surestiment-ils l’hostilité des citoyens au changement alors qu’il existe des moyens de l’atténuer. Mais le problème est peut-être plus profond. Dans un article de la revue Esprit de décembre 2025, le juriste Pierre Auriel s’interroge sur L’impuissance contemporaine des États. Il incrimine notamment la contradiction entre la vie démocratique et l’exigence accrue d’engagements pluriannuels, l’instabilité de la première empêchant de conduire des politiques publiques constantes. Il évoque aussi la limitation des pouvoirs d’État face aux acteurs privés, autrefois masquée, en France, par la planification étatique. Il semble quasi-impossible de revenir aujourd’hui à un pouvoir exécutif fort régulant la sphère économique tel qu’il a existé il y a 60 ans. Et pourtant…La transition énergétique conduirait l’État à cesser d’être un État pleinement libéral, acceptant toute initiative économiquement viable, pour accentuer sa régulation, y compris face à des entreprises comme Total qui légitime leur action simplement « par l’existence d’un marché ». L’État répugne à sauter le pas, mais il lui faudra bien, un jour ou l’autre, affronter cette contradiction.

Pergama, le 13 avril 2026