Détérioration des finances publiques : éviter les rapiéçages?

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Détérioration des finances publiques : éviter les rapiéçages?

La période récente, qui a comporté quelques bonnes nouvelles pour les finances publiques, révèle désormais leur grande fragilité. Certes, en mars, l’Insee a annoncé que le déficit public 2025, prévu à 5,4 points de PIB lors du vote des lois de finances pour 2026, s’est établi en définitive à 5,1. La dette 2025, qui devait s’élever à 115,9 points de PIB fin 2025, se situe finalement à 115,6 points. La confiance dans la capacité du pays à respecter les objectifs de 2026, soit un déficit public à 5 points de PIB, en a été renforcée. Depuis, l’inquiétude est revenue.

La guerre américano-israélienne au Proche-Orient a en effet changé la donne.

La situation économique 2026 s’annonçait déjà médiocre : croissance molle, prévue à 1 % ; niveau élevé du chômage, qui, fin 2025, s’établissait à 7,9 % de la population active, en augmentation de 0,6 point sur un an, sachant que le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail en catégorie A (ceux qui sont sans emploi et disponibles pour en occuper un), qui représente une mesure du chômage différente de la mesure officielle, a augmenté de 6,8 % en un an, 5,6 % si l’on ne compte pas les inscriptions désormais automatiques de nouveaux publics (bénéficiaires du RSA et jeunes en accompagnement), dont la prise en compte pourrait perturber les comparaisons. Peu satisfaisante, la situation de l’emploi devait, de plus, selon les prévisions de l’Insee établies dès avant la dégradation de la situation internationale, monter à 8,1 % mi-2026. Ce sera sans doute plus : les défaillances d’entreprise du premier trimestre 2026 ont augmenté de 6,54% par rapport à la même période de 2025 et France Travail a annoncé en avril 2026 que les projets de recrutement des employeurs en 2026 étaient en baisse de 6,5 % par rapport à 2025.

Le premier signe d’une dégradation supplémentaire liée à la situation internationale a été, outre l’augmentation des coûts de l’énergie (qui entrainera nécessairement une aggravation de l’inflation, prévue originellement à 1,3 % sur 2026), celle des taux d’intérêt des emprunts effectués pour couvrir la dette de l’État : le taux moyen de 2025 était déjà élevé, à 3,37 % (taux des obligations du Trésor émises à 10 ans), et il était prévu qu’il atteigne 3,8 % en fin 2026 : or, à ce jour, ce niveau a déjà été dépassé.

Le gouvernement a réagi.

En premier lieu, il a modifié le cadrage économique et financier 2026 dans un document destiné à la Commission européenne, le Rapport d’avancement annuel (RAA), document que les États membres doivent établir avant la fin du mois d’avril pour rendre compte aux autorités européennes de l’exécution du plan structurel de moyen terme 2025-2029. Rappelons que celui-ci dessine pour la France le retour à un équilibre plus satisfaisant des comptes publics, en visant un déficit public inférieur à 3 points de PIB en 2029.

En outre, le Premier ministre a décidé de geler des crédits inscrits dans la loi de finances et dans la loi de financement de la sécurité sociale (d’abord 4 Mds, puis, 10 jours après, 6 Mds) pour assumer les surcoûts de la guerre, à savoir l’augmentation des intérêts de la dette (3,6 Mds), les coûts militaires non prévus (1 Mds), l’augmentation des dépenses sociales indexées sur l’inflation (1 Mds) et les dispositifs d’urgence pour aider certains usagers.

En conséquence, le RAA abaisse à 0,9 % la prévision de croissance 2026 (-0,1 point), porte l’inflation prévisionnelle à +1,9 % (+0,6 point par rapport aux prévisions), baisse la masse salariale à +1,9 % (-0,4 point). Le rapport ne prévoit pas d’augmentation des recettes publiques (contrairement à ce que soutient le Rassemblement national) ou plutôt juge que les effets positifs et négatifs de la crise s’annuleront. Il maintient l’objectif de réduction du déficit public à 5 points de PIB pour fin 2026, considérant donc que les mesures d’économies prévues suffiront.

Dans son avis sur le RAA, le Haut conseil des finances publiques discute quelque peu certains chiffres, regrette que le contenu des mesures d’économies ne soit pas précisé et que leur effet sur l’objectif de déficit public ne soit pas mesuré : toutefois globalement, il juge les nouvelles prévisions plausibles, du moins si le scénario retenu aujourd’hui se réalise, avec une crise qui ne durera pas et une normalisation progressive des prix de l’énergie au second semestre 2026. Reste que, au-delà des 6 milliards de gel de crédits, l’économie dans son ensemble risque de s’affaiblir. Le RAA ne se projette pas, de plus, au-delà de 2026 : il est vrai que toute projection longue serait trop incertaine pour être crédible. Mais les objectifs de réduction du déficit public 2027 (4,1 points de PIB) sont-ils atteignables si l’année 2026 est par trop chahutée ?   Il existe au demeurant des scénarios alternatifs (non retenus aujourd’hui par la plupart des prévisionnistes) où les prix de l’énergie resteraient durablement élevés et pèseraient donc bien davantage sur le chômage, la consommation et la croissance, avec, sans doute, un impact au-delà de 2026.

De plus, le Haut conseil pense que l’équilibre défini par la loi de finances 2026 a déjà anticipé un résultat 2025 meilleur qu’attendu. Le texte aurait de plus reposé sur des hypothèses trop favorables, notamment sur l’évolution de la masse salariale. Le gouvernement n’aurait donc aucune marge de sécurité budgétaire. Cette réalité expliquerait d’ailleurs que, malgré la réduction du déficit prévu en 2025, le gouvernement n’ait pas annoncé une ambition plus élevée pour le déficit 2026, qu’il a laissé à -5 points, très proche de celui de 2025 (5,1 points).

Le diagnostic serait donc celui d’un pays sur le fil du rasoir qui devient de plus en plus vulnérable aux aléas. Or, les crises se succèdent de manière de plus en plus rapprochée, COVID, alerte 2024, crise 2026…

Une autre inquiétude se profile : peut-on vraiment continuer à gérer des finances publiques qui dérivent avec des méthodes de court terme, compte tenu surtout d’un environnement répétitivement déstabilisateur ?

Dans son rapport sur les résultats et la gestion du budget de l’État en 2025 publié en avril, la Cour des comptes martèle de sombres constats : la réduction du déficit de l’État en 2025 résulte surtout (pour 50 %) d’une forte hausse des impôts, mais aussi, pour le reste, soit d’opérations ponctuelles et qui ne génèrent pas d’économies réelles et durables (ainsi de transferts entre administrations publiques ou de la suppression de l’amortissement de la dette COVID), soit d’économies sans portée structurelle qui tiennent de la technique du « coup de rabot », là aussi sans portée durable. La Cour constate également que la politique menée jusqu’ici contraint les exercices ultérieurs : ainsi, le maintien de « reports de crédits » d’une année budgétaire sur l’autre, l’augmentation des restes à payer, essentiellement pour la mission Défense, et le poids des dépenses engagées dans le cadre des lois pluriannuelles de l’État accroissent la « rigidité » des exercices ultérieurs, avec un poids accru de dépenses à assumer qui ne peuvent pas être remises en cause. Ajoutons que certaines hausses d’impôts sont annoncées comme non pérennes (il est donc de s’appuyer sur des résultats non reproductibles) et que certaines politiques finiront par perdre tout sens si, d’année en année, on rogne sur les dépenses sans réforme de fond.

Il existerait pourtant des méthodes plus structurelles. Lors de la préparation du budget 2026, certaines réformes fiscales ont été évoquées sans que de réelles mesures soient décidées, notamment s’agissant de certaines niches fiscales. Certaines dépenses devraient être mieux évaluées et remises en cause sur la durée. C’est d’autant plus important que, par ailleurs, il existe des demandes de la population et des besoins, ainsi sur le fonctionnement des services publics ou la réponse à la crise écologique. Enfin, personne ne sait imaginer ce que sera le budget 2027, année électorale. Bref, la situation est dangereuse et le pilote certainement très inquiet.