L’Insee a publié en juin 2026 (Insee première, n° 2108) ses nouvelles projections de population à horizon 2070. Les précédentes dataient de 2021 et le moins que l’on puisse dire, c’est que la vision de l’avenir démographique du pays a changé.
En 2021, dans le scénario central de l’Insee, la population augmentait sur la période, certes assez faiblement, passant de 67,4 millions en 2021 à 68,1 millions en 2070, avec un pic de 69,3 millions en 2044. Le solde naturel (rapport entre les naissances et les décès) devenait négatif en 2035, la croissance de la population n’étant dès lors assurée que par le solde migratoire. Ce déficit naturel augmentait dans la période, passant de – 36 000 de 2035 à 2044 à – 115 000 les années suivantes. Le vieillissement s’accentuait nettement : le nombre des 75 ans et plus devait augmenter de 5,7 millions, la baisse des moins de 60 ans étant du même ordre, un peu inférieure. Le rapport de dépendance démographique (nombre de personnes de plus de 65 ans /nombre de personnes de 20 à 64 ans), indicateur qui tente d’approcher le rapport entre les personnes âgées inactives et les personnes d’âge actif, passait de 37/100 en 2021 à 5/100 en 2040 et 57/100 en 2070.
En 2026, toujours dans le scénario central, la population baisse nettement sur la période, passant de 69,1 millions en 2026 à 65,9 millions en 2070 : la diminution est de 3,2 millions. La baisse est moins forte si on prend comme point de départ 2021 (où la population était de 67,4 millions), car la population entre 2021 et 206 a cru beaucoup plus vite que ce n’était prévu dans le scénario de 2021 : alors que ce dernier situait le pic en 2044 avec 69,3 millions, la population a approché ce pic dès 2026 (avec 69,1 millions). Dans ce nouveau scénario, le pic est en 2037 avec 69,8.
Le solde naturel est devenu négatif dès 2025, 10 ans plus tôt que prévu lors de la projection 2021. Ce déficit, plus précoce, s’amplifie également davantage que dans l’exercice précédent de projection : de 2026 à 2037, il atteint en moyenne annuelle – 94 000 puis, dans la période suivante, – 268 000.
Le ratio de dépendance démographique, 40 /100 en 2026, passerait à 49 /100 en 2040 et à 62/100 en 2070.
Bien évidemment, ces fortes différences entre les deux scénarios s’expliquent par les hypothèses prises, qui elle-même reposent sur la prolongation des données connues, ce qui, dans une période d’évolution parfois forte des indicateurs démographiques, peut induire en erreur.
Ainsi, en 2021, l’Insee a sous-estimé l’évolution de l’indice conjoncturel de fécondité. La baisse de cet indice n’a échappé à personne puisqu’il est passé de 2 en 2014 à 1,83 en 2020. Les projections 2021 prennent en compte cette baisse mais en l’amoindrissant quelque peu et en considérant qu’elle va s’arrêter : elles tablent sur un ICF de 1,80 stable à partir de 2022. Or, en 2025, cet indice a davantage baissé : il est à 1,56. L’Insee reste cependant prudente en 2026, tablant sur une baisse jusqu’à 1,45 en 2028 puis sur une stabilisation.
S’agissant de l’espérance de vie, l’hypothèse prise en 2021 tablait sur une prolongation des tendances constatées sur les 10 ans années précédentes : or, la difficulté est que l’espérance de vie continue aujourd’hui à croître mais moins vite qu’auparavant, surtout pour les femmes, comme si cette augmentation se heurtait à une sorte de plafond biologique difficilement dépassable. Plus prosaïquement, ce ralentissement est sans doute dû au fait que les progrès engrangés dans la lutte contre le cancer et qui avaient permis une nette progression ne se reproduisent plus à l’identique. Alors qu’en 5 ans, de 2005 à 2010, l’espérance de vie des femmes a gagné 1,3 ans, passant de 83,8 à 85,1, dans les 15 années suivantes, l’augmentation n’a été que de 0,8, l’indicateur atteignant 85,9. Le ralentissement existe aussi chez les hommes mais il est moins net : leur espérance de vie est passée dans ces mêmes laps de temps de 76,7 à 78 (+ 1,3 an en 5 ans) puis en 2025 à 80,3 (+ 2,3 ans en 15 ans).
Dans son nouvel exercice de 2026, l’Insee tient compte de cette tendance au ralentissement, et se fonde sur la moyenne des 20 années précédant 2026 pour baisser un peu l’évolution de l’espérance de vie, qui passe, en 2070, à 89,5 ans pour les femmes (au lieu de 90 lors de la projection de 2021) et à 86,7 ans pour les hommes au lieu de 87,5.
Enfin, s’agissant du solde migratoire, qui tient compte des entrées et des sorties des immigrés mais aussi des nationaux, en 2021, l’Insee s’appuyait sur la moyenne des dernières années et la gardait constante sur la période (soit un solde de + 70 000), tout en reconnaissant les incertitudes de ce chiffre (ce solde est sans doute mal mesuré). En 2026, le chiffre passe à 150 000, les données ayant évolué : il est là aussi maintenu constant sur la période, ce qui rend l’hypothèse fragile, mais il est difficile de faire autrement s’agissant d’une donnée évolutive qui obéit à de multiples facteurs difficiles à anticiper.
En réalité, si certaines grandes conclusions des projections démographiques ne changent pas, notamment le vieillissement de la population parce qu’il est d’ores et déjà inscrit dans l’ampleur des naissances allant de l’après-guerre aux années 70 avec une reprise dans les années 90 à 2010, d’autres résultats sont très sensibles aux choix des hypothèses et donc plus fragiles. De fait, plus on s’éloigne vers le terme des projections, plus celles-ci sont fragiles puisque les écarts éventuels entre les hypothèses et la réalité s’accroissent d’année en année.
Pourtant, l’exercice, qui devrait être interprété pour ce qu’il est, une tendance indicative (avec, au demeurant, un multiple jeu de résultats liés à des hypothèses hausses ou basses pour chaque indicateur), a été immédiatement interprété comme fâcheux sur le plan économique, annonciateur d’un vieillissement que des actifs en baisse ne pourraient supporter, plaidant de ce fait pour que la réforme des retraites aujourd’hui suspendue soit reprise voire durcie. La vision n’est pas erronée (l’évolution du ratio de dépendance démographique est parlante) mais elle reste grossière : rien n’est dit bien évidemment dans ces projections sur l’évolution du taux d’activité (femmes, jeunes, seniors) ni sur celle de la productivité, élément décisif dans la capacité du pays à supporter des charges sociales. Rien n’est certain non plus sur le solde migratoire et les besoins en emploi de l’économie.
Les commentaires pessimistes ont redoublé avec la publication du rapport 2026 du COR sur l’avenir des retraites, qui ne contient pourtant rien de nouveau, sauf, précisément, l’actualisation des données démographiques sur le fondement des nouvelles projections de l’Insee. Jusqu’en 2045, la dégradation du système de retraites est la même que celle prévue dans le précédent rapport du COR (2025), soit, à partir de -0,2 points de PIB en 2025 et 2030, un solde qui se dégrade jusqu’à – 0,9 point de PIB en 2045. Certes, sur cette période 2026-2045, les nouvelles données démographiques sont plus favorables que les anciennes au solde financier du système (accroissement du solde migratoire et moindre espérance de vie) mais ces conditions plus favorables sont compensées par les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient et le coût de la suspension de la réforme des retraites. Sur la période suivante, 2045-2070, le solde se dégrade, c’est vrai, davantage qu’auparavant : jouent alors les conséquences à long terme de la diminution de la natalité et donc la population active. Mais le COR reste prudent dans ce diagnostic : il sait que les projections démographiques peuvent évoluer, surtout sur le long terme et il sait aussi qu’il en est de même de la situation économique et de la réglementation des retraites.
En réalité, une fois de plus, la question de la démographie et celle des retraites sont vues essentiellement sous le seul prisme financier. Il est à craindre que, la période de suspension de la réforme n’ayant pas été mise à profit pour travailler à une nouvelle réforme, la campagne présidentielle ne reprenne le débat du vieillissement et des retraites exactement là où il en était avant la suspension, un déficit qui se creuse et une réforme qui y mette fin en reculant pour tous l’âge de départ. Ce serait dommage. Bien évidemment, le déficit est un élément déterminant de la question des retraites mais il n’est pas le seul : l’équilibre doit être atteint avec des règles dont l’équité est reconnue et qui seront, de ce fait, mieux acceptées.
Il faudrait réfléchir aux questions fondamentales, celles qui, au demeurant, « font » le solde : âge de départ identique pour tous ou non, prise en compte de la pénibilité et comment, évolution de l’emploi, y compris celui des seniors, mode de financement, droits gratuits, indexation des pensions et donc pouvoir d’achat des retraités. Les questions sont devant nous et, si les projections démographiques de l’Insee et les travaux prospectifs du COR sont utiles, elles attendent aujourd’hui des réponses.