Lors de sa déclaration de politique générale, le 14 octobre dernier, le Premier ministre Sébastien Lecornu, après avoir annoncé qu’il proposerait une loi pour geler la réforme des retraites jusqu’à l’élection présidentielle de 2027 (l’âge plancher ne recule plus), a souhaité utiliser le temps restant d’ici cette échéance pour organiser des débats entre partenaires sociaux sur la nature et l’avenir du système de retraites. Rappelant que la question des retraites ne relève pas seulement d’une équation financière mais du « contrat social », il a souhaité la réunion d’une Conférence pour que les partenaires sociaux puissent reprendre la discussion. Si cette instance parvient à un accord sur une réforme, le gouvernement proposera d’inscrire cet accord dans la loi, sinon, dit-il, il appartiendra aux candidats à l’élection présidentielle de proposer leur solution. La Conférence devait (c’est assez logique) élargir les questions à examiner à l’attractivité des métiers indispensables mais qui peinent à recruter, à la pénibilité au travail et aux carrières longues.
La Conférence, qui doit travailler jusqu’à l’été 2026, a commencé ses travaux le 5 décembre dernier, sous l’égide et avec l’appui de trois « garants », J-M Combrexelle, A-M Couderc et P. Feracci. Il a été proposé alors d’organiser les travaux autour de trois grands thèmes, la qualité du travail (prévention de la pénibilité et conditions de travail), l’emploi et la création de véritables parcours professionnels, enfin l’avenir du système de retraites.
L’on retrouve ici la méthode que le Premier ministre emploie depuis plusieurs mois, avec un succès inégal, pour inciter les acteurs à débattre et à construire des solutions communes alors même qu’ils partent sur un constat de franc désaccord. Est-ce une ambition naïve compte tenu des faiblesses du dialogue social ? Peut-être.
De fait la Conférence est mal partie : l’on aurait pu penser que le MEDEF aurait tiré les leçons de l’échec, auquel il a très largement contribué, du conclave sur les retraites du printemps dernier, échec qui a contribué à faire perdurer la crise politique et beaucoup coûté aux intérêts économiques du pays et aux entreprises. A l’époque, le MEDEF avait refusé toute concession sur les retraites (réforme qu’il jugeait excellente et qu’il ambitionnait même de durcir) alors qu’il aurait dû sans doute prêter attention au compromis proposé par la CFDT, qui était prête à valider le recul de l’âge si le MEDEF acceptait des mesures de lutte contre la pénibilité. Eh bien, le MEDEF reste sur sa ligne de refus, même si le Premier ministre propose, avec la Conférence, un format souple : débat avant l’ouverture éventuelle d’une négociation. Il n’est donc pas venu à la première journée de travail de la Conférence, officiellement pour protester contre la tonalité des débats sur le projet de loi de finances 2026, où trop de propositions d’augmentation de la fiscalité sur les entreprises auraient été mises en avant. Le MEDEF avance aussi un autre prétexte : il voudrait discuter sans immixtion politique.
Parmi les organisations syndicales de salariés, le mouvement Solidaires a, de même, décliné l’invitation, refusant l’idée même d’un débat sur les retraites qui ne viserait pas à les améliorer. Mais Solidaires ne représente que 3,75 % des suffrages exprimés aux élections professionnelles. Le MEDEF, quant à lui, représente, avec près de 150 000 entreprises et 11 millions de salariés, la force patronale dominante. Or, il ne se focalise que sur l’aspect économique des problèmes : le social ne l’intéresse pas. Il refuse de comprendre pourquoi l’allongement de la durée de vie au travail a soulevé dans le pays une telle opposition. Cela dit, parmi les organisations syndicales de salariés présentes lors de l’ouverture de la Conférence, la CGT n’a pas non plus semblé très ouverte au compromis…
De manière moins cruciale, les organisations patronales ont adopté la même attitude de bouderie-retrait dans la négociation qui devait s’ouvrir, début décembre, sur les ruptures conventionnelles et les contrats courts. Les organisations syndicales de salariés avaient, à l’été, refusé la négociation que F. Bayrou leur avait demandée sur la réduction de l’indemnisation des demandeurs d’emploi pour générer les économies annoncées lors de ses orientations budgétaires 2026 (2,5 Mds). S. Lecornu a, par la suite, renoncé à demander aux partenaires sociaux de négocier sur ce sujet, en leur demandant toutefois de rechercher un accord pour réduire les coûts des ruptures conventionnelles, l’objectif d’économie à atteindre étant désormais réduit à 400 millions. Les organisations patronales refusent aujourd’hui de discuter, arguant que les économies visées ne sont pas suffisantes. Le paradoxe est que les organisations de salariés reprochent aux employeurs de coûter cher à l’assurance chômage en utilisant abusivement la procédure des ruptures conventionnelles, dont certaines seraient des licenciements déguisés, concernant en particulier des seniors. La négociation n’a donc pas démarré et est repoussée, pour l’instant, en janvier.
Entre-t-on dans une période de dépérissement du dialogue social national ? Les années qui viennent de s’écouler en donnent un bilan morose…Certains syndicalistes considèrent toutefois que la mauvaise volonté du MEDEF est temporaire. Cette organisation, disent-ils, a tout obtenu du pouvoir macroniste : les ordonnances travail de 2017 ont mis à mal la législation existante sur la prévention et la compensation de la pénibilité, élargi le recours à des accords d’entreprise dérogatoires qui peuvent modifier le contrat de travail, assoupli le droit du licenciement, limité les indemnisations dues par l’employeur en cas de licenciement non justifié, aménagé, dans un sens favorable aux entreprises, la possibilité de recours aux licenciements économiques, réduit le nombre des représentants du personnel dans l’entreprise. Surtout, depuis 2017, l’axe dominant des choix politiques a été la réduction des charges des entreprises et des impôts des riches. Aujourd’hui que l’impact économique et social de ces choix est discuté et que le macronisme se meurt, le MEDEF aurait besoin de faire son deuil avant de s’adapter. Il serait temps. Même un homme de droite comme S. Lecornu a compris que, quand un pays refuse très majoritairement une réforme que la droite pensait nécessaire et opportune, mieux vaut comprendre pourquoi et reprendre les discussions que de maintenir une position fermée. Le MEDEF est-il capable de cette démarche ?