

La mort d’un homme, à Lyon, le 14 février dernier, sous les coups de plusieurs agresseurs, n’a aucune excuse. Les circonstances légitiment la qualification d’homicide volontaire décidée par le procureur : quand bien même les meurtriers n’avaient sans doute aucune intention homicide lorsque, peu avant le drame, ils se sont bagarrés avec un groupe de militants d’extrême droite, les magistrats se fondent sur une jurisprudence de bon sens : dans une agression, l’intention de tuer résulte de l’arme utilisée et/ou de l’endroit du corps où les coups sont portés. Frapper, de manière violente et répétée, avec ses poings et ses pieds, la tête d’une personne au sol qui ne réagit plus équivaut à une intention de tuer. Il appartiendra au tribunal de décider in fine si le cas d’espèce relève de cette appréciation.
L’on mesure depuis quelques jours la distance entre ces questions de responsabilité pénale individuelle et la vie politique, qui obéit à d’autres règles et à d’autres tempos : instrumentalisation cynique du meurtre par les partis de droite et d’extrême droite, surtout bien évidemment le RN, ravi de jeter l’opprobre sur LFI (« Les tueurs supposés sont peut-être à l’Assemblée », dit J. Bardella dans le rôle du procureur), ce qui est un peu osé compte tenu de ses liens passés ou en cours avec nombre de membres d’extrême droite qui prônent la violence. Le ministre de la justice lui-même dénonce « des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise, qui mènent à une violence très débridée sur les réseaux sociaux et dans le monde physique », suggérant contre tout bon sens qu’il y eu appel implicite du parti à tuer (« C’est l’extrême gauche qui a tué »). Personne ne lui répond que, si tel était le cas, il serait possible d’engager la responsabilité pénale du parti en cause, en prouvant que ses représentants ont, au nom de celui-ci, appelé à l’agression. La vérité est plus simple : en nouant des liens avec la Jeune garde, groupe antifasciste qui prétendait n’agir qu’en « défensive » contre des fascistes (ce qui est au mieux naïf, au pire mensonger), LFI a commis une faute politique grave, voire une faute éthique s’il s’avérait qu’elle a accepté dans ses rangs des personnes ayant explicitement appelé à la violence. Le parti devrait s’en expliquer, ce qu’il se refuse à faire. Pour autant, les responsables politiques qui, aux côtés du Rassemblement national, mènent l’hallali contre ce parti font surtout preuve d’opportunisme. Celui qui a le mieux expliqué pourquoi, c’est Dominique de Villepin. Il critique certes « la radicalité de la rhétorique de LFI, qui finit par devenir une mécanique qui échappe à ceux qui prétendent la conduire ». Mais il dénonce surtout « une diabolisation de LFI qui prépare la prise de pouvoir par l’extrême droite », en voulant faire croire que la violence ne serait qu’à gauche tandis que la droite extrême, qui conteste l’état de droit et où le racisme est présent depuis toujours, serait un parti paisible et honorable.
La manœuvre d’attaque de LFI, qui permet de justifier les ralliements de plus en plus nombreux de la droite « républicaine » au Rassemblement national, peut réussir, surtout que J-L Mélanchon y met du sien en multipliant les provocations. Toutefois, après la mort de Quentin Deranque, d’autres questions se posent : la violence politique augmente-t-elle en France, menaçant la démocratie ? La vie politique est-elle aujourd’hui polarisée, dans un face-à-face de deux positions radicales opposées et irréconciliables ?
La violence politique est-elle en augmentation au point de menacer la démocratie ?
La réponse à cette question n’est pas très claire : certes la violence politique augmente mais, en première analyse, ne semble concerner que des groupes marginaux, même si leur visibilité s’accroît.
La sociologue Isabelle Sommier, qui a étudié l’évolution de la violence politique depuis 1986, relève ainsi 2300 faits de 2017 à 2025 contre 5500 dans les 30 années précédentes : les agressions auraient doublé et les affrontements multipliés par 5. Historiquement, l’extrême droite radicale, responsable de 52 morts sur les 57 décomptés jusqu’en 2017, est la plus violente. Si l’on met de côté la violence nationaliste corse, les agressions de personnes sont majoritairement liées à l’extrême droite radicale et les affrontements avec dégradation de biens plutôt le fait de l’autre bord, ce qui explique que les morts soient pour l’essentiel dus à la droite.
Pour lutter contre la violence de ces groupes, le pouvoir macroniste a beaucoup utilisé la dissolution, ce qui a permis au Conseil d’État d’affiner sa doctrine, notamment en refusant la dissolution du mouvement Les soulèvements de la terre parce que, à l’inverse de tous les autres dont la dissolution a été validée, il n’avait jamais appelé à des agissements violents contre les personnes et que, s’il a appelé à des dégradations de biens, celles-ci ont été limitées et circonscrites. En tout état de cause, les dissolutions des groupes violents, même quand elles ont été effectives, n’ont rien empêché : les mouvements changent de nom, se reconstituent et perdurent dans une semi-clandestinité et une semi-tolérance.
Toutefois, les groupes violents sont marginaux (au plus quelques milliers de personnes) et localisés dans certaines villes, dont Lyon.
Il est vrai que leur visibilité s’est accrue : c’est vrai pour les black blocks, qui se veulent « anticapitalistes et antiflics », groupes violents qui ont fortement perturbé presque toutes les manifestations sociales depuis celle contre la loi travail de 2016. C’est vrai aussi pour la violence exprimée lors des manifestations des gilets jaunes. C’est vrai pour l’extrême droite radicale que l’on a vu défiler à Lyon récemment mais qui a également été autorisée à défiler dans Paris, en 2024 et 2025, avec des croix celtiques qui évoquent le mouvement nazi mais dont le gouvernement juge la symbolique trop ambiguë pour caractériser le délit de provocation publique à la haine. Ces défilés sont loin d’être anodins : les groupes de la droite la plus radicale s’expriment désormais au grand jour. Certains sociologues (E. Lecoeur) soulignent que cette volonté de visibilité est liée à une sorte de « légitimation » de ces groupes lors de la candidature d’É. Zemmour, qui a fait appel à eux lors des présidentielles de 2022. Aujourd’hui, les différentes chapelles se regrouperaient pour pouvoir peser au cas où le Rassemblement national l’emporterait en 2027, pour imposer des solutions plus dures, par exemple la « remigration » plutôt que l’arrêt de l’immigration.
Surtout, la violence politique sort aujourd’hui de ce cadre étroit. Les violences à caractère discriminatoire ou racistes (que l’on peut assimiler à des violences politiques, liées à l’évolution des rapports sociaux) progressent ces dernières années. S’agissant de la violence de manière plus générale, les Français (Fractures françaises, 2025) déclarent, à 53 % en 2022 mais à 67 % en 2025, qu’elle augmente. Pendant longtemps, les criminologues ont contesté cette augmentation, parce que le nombre des homicides baissait, parce que les statistiques policières sur la délinquance n’étaient pas enregistrées de manière fiable et parce que les chiffres n’étaient pas présentés en série longue permettant de distinguer les évolutions conjoncturelles et structurelles. Aujourd’hui ces critiques ne sont plus justifiées et l’on constate que, si les vols avec armes ou les vols violents sans arme ont baissé depuis 10 ans, le nombre des homicides et des tentatives d’homicides, qui avait baissé sur le très long terme, a recommencé d’augmenter (depuis peu il est vrai, ce qui nécessitera confirmation sur le moyen terme). De plus, les violences physiques ou sexuelles avec plaintes ne cessent d’augmenter depuis 10 ans : les femmes portent davantage plainte mais est-ce la seule raison ?
Certains signes montrent par ailleurs une plus grande tolérance à la violence, qu’elle soit privée ou concerne les débats politiques. Ainsi, dans l’enquête 2025 du CEVIPOF Fractures françaises, 21 % des Français seulement jugeraient normal de recourir à la violence pour défendre leurs intérêts. La proportion est supérieure chez les électeurs du Rassemblement national et de LFI (respectivement 29 et 24 %) et surtout chez les jeunes de moins de 35 ans (28 %). Surtout, un ouvrage du politiste Luc Rouban, Les racines sociales de la violence politique, 2024, note que, d’après le Baromètre de la confiance politique de 2024, si la violence politique est largement rejetée dans toutes les catégories sociales lorsqu’elle s’exerce contre des élus, des fonctionnaires ou des policiers (moins de 10 points d’approbation), elle est bien davantage admise lorsqu’il s’agit de défendre des idées politiques (entre 12 et 16 points d’approbation) et, surtout, des réformes ou des causes : ainsi, entre 26 et 35 % des Français approuveraient la violence en défense de la cause environnementale.
La violence s’immisce également dans la vie parlementaire, même s’il ne s’agit que de violences verbales parfois surjouées. Le spectacle des débats à l’Assemblée nationale depuis la réforme des retraites de 2023, avec ses coups de force, ses cris et parfois le recours à des méthodes d’obstruction, joue un rôle dans le sentiment d’une exacerbation de la violence : le gouvernement a été accusé alors (à juste titre) d’un passage en force peu loyal et LFI y a acquis une part de sa réputation de « brutalisation ». La presse Bolloré, écrite ou audiovisuelle, y incite directement, en répandant sans grand frein (l’ARCOM ne joue pas son rôle) des contre-vérités agressives, des accusations mensongères et des commentaires haineux. Une commission d’enquête comme celle qui travaille actuellement sur l’audiovisuel public donne une image lamentable de règlements de compte pervertis par la mauvaise foi. Quant à l’image de la ministre de la culture se déchainant sans raison sur des responsables et journalistes du service public, elle symbolise un renoncement des responsables politiques à la dignité et à la maîtrise de soi. La France n’est certes pas les USA : mais la violence politique commence à déborder dangereusement.
La France est-elle polarisée ?
L’affrontement actuel entre l’extrême droite et l’extrême gauche a provoqué nombre d’analyses évoquant la « polarisation » du pays. Que recouvre ce terme ?
Dans une note du 13 janvier 2025 signée de Y. Algan, T. Renault et H. Subtil, le Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications) évoque la polarisation sous le titre La fièvre parlementaire, ce monde où l’on catche : la polarisation se traduirait par la prévalence, à l’Assemblée nationale, d’une rhétorique émotionnelle, avec un recul du débat rationnel, en particulier du fait des partis situés aux deux extrémités de l’hémicycle. La domination de la colère dans les discours et les apostrophes transformerait l’Assemblée en salle de spectacle, affecterait la culture du débat au détriment de tout compromis, les discours devenant simplistes et manichéens.
C’est également cette dimension émotionnelle que souligne le politiste Marc Lazar dans une note novembre 2023 de l’Institut Montaigne Polarisation politique et radicalisation des débats, la balle aux périphéries ? : les deux ailes de l’Assemblée donneraient dans l’outrance et la radicalité, phénomène à vrai dire ancien, qui s’apaise quand les débats sont techniques mais reprend sur les sujets inflammables, tel le conflit au Proche-Orient.
Les dimensions conflictuelles et émotionnelles sont sans aucun doute des caractéristiques de la polarisation politique. D’autres politistes (Camille Bedock, Andreas Schedler, Tristan Guerra) et d’autres journalistes (F. Escalona chez Médiapart et A. Chemin au Monde) resserrent toutefois la définition : un peu sur le modèle des États-Unis, la polarisation reposerait sur l’hostilité entre deux partis dont les choix seraient très homogènes de chaque côté mais très éloignés les uns des autres ; la polarisation, qui ne serait pas dangereuse si elle oppose des idées, le deviendrait si elle oppose des identités différentes, repose sur forte animosité et un refus de toute discussion et collaboration ; de plus, la polarisation supposerait une sorte d’équilibre entre deux extrêmes, une droite forte et une gauche forte, avec peu de monde au centre.
Sur le fondement de cette définition, la France est-elle polarisée ou menacée de polarisation ?
Plusieurs arguments plaident en faveur d’une réponse négative ou nuancée : les élections de 2024 ont montré que la France n’était plus bipolaire (réalité à vrai dire ancienne mais jusque-là cachée par le mode de scrutin) mais avec trois ensembles, dont un centre affaibli mais encore présent. De plus, nombre d’analystes soulignent que les Français partagent des valeurs (cf. sur ce point l’analyse de J-L Missika, Le paradoxe français, La grande conversation, janvier 2022) ainsi que des exigences de réforme (notamment sur l’environnement, domaine de fort consensus). De même, si Fractures françaises révèlent bien des clivages partisans nombreux entre la gauche et la droite (intégration des immigrés, place de l’assistanat), une autre étude du CEVIPOF, le Baromètre de la confiance politique de février 2025 montre que les Français se répartissent eux-mêmes, de manière pas si déséquilibrée, sur une ligne allant de l’extrême gauche à l’extrême droite : 13 % se situent au centre, 25 % à droite et 22 % à gauche, 12 % à l’extrême droite et 5 % à l’extrême gauche. Enfin, les données collectées par la CREDOC (in Des clivages sociétaux qui s’apaisent plus vite, une plus grande médiatisation de la colère, décembre 2025) sont plutôt rassurantes : elles révèlent une société qui s’est rallié à des réformes sociétales naguère très conflictuelles (comme le mariage pour tous), même si, aujourd’hui, on constate un « backlash » sur certaines opinions (régression des avis très favorables) et si davantage de « passions tristes » s’expriment sur les chaines d’information et les réseaux sociaux. Selon le Credoc, ces colères sont amplifiées par l’isolement social des personnes et par un souci d’individualisation (droit de chacun à s’exprimer). L’analyse met en cause implicitement la nature du débat public, qui devrait se saisir, de manière plus claire, de problèmes complexes, un peu comme l’on fait les récentes conventions citoyennes.
Pour autant, malgré ces données rassurantes, le risque de polarisation est indéniable et peut se concrétiser aux prochaines présidentielles et législatives de 2027. Même si la tripartition perdure de manière déséquilibrée, avec une extrême droite renforcée, une extrême gauche affaiblie et des centristes éparpillés et désunis, la polarisation menace dès lors que les décisions prises par un groupe dominant mais non majoritaire dans le pays heurteront des principes et des convictions fondamentales chez ses opposants. Ce risque est peut-être déjà en voie de réalisation. S’agissant des politiques publiques essentielles, le simplisme gagne, comme si seule comptait une posture manichéenne et pas la réalité : sur l’agriculture, l’immigration, l’environnement et la sécurité, les choix et postures affichés, purement idéologiques, n’ont déjà plus rien de rationnel. Reste à savoir, lorsque la campagne présidentielle s’ouvrira, si, au-delà de la scène politique, la polarisation gagnera aussi le pays.
Pergama, le 2 mars 2026