Le cabinet d’études Verian a publié le 6 janvier 2026, comme chaque année, un Baromètre de l’image du Rassemblement national pour le journal Le Monde et la revue politique L’Hémicycle.
L’enquête a particulièrement retenu l’attention : dans un moment de flottement politique et alors que les échéances électorales se rapprochent, elle montre une amélioration de l’image du RN dans l’opinion et une progression des idées qu’il soutient, qui ne vont pas cependant jusqu’à lui donner une majorité nette, l’opinion restant très divisée.
Cette analyse globalement juste mérite toutefois quelques nuances.
Il est certain que l’étude montre que l’adhésion d’ensemble aux idées du Rassemblement national augmente (42 %, soit + 3 points par rapport à l’année précédente et un bond depuis 2018 où l’adhésion était de 24 %).
Le lien peut être fait avec une progression de la « normalité » du parti ou, si l’on préfère, de sa proximité avec l’électorat : aujourd’hui, le RN ne représente pas un danger pour 44 % des personnes interrogées (le score reste toutefois serré, 41 % le jugeant encore dangereux) ; il est jugé xénophobe (à 44 %) mais pas (ou plus) antisémite (à 47 %). Tant Marine Le Pen que Jordan Bardella sont considérés comme moins dangereux pour la démocratie que Jean-Luc Mélanchon, Éric Zemmour et même qu’Emmanuel Macron. Enfin, la préférence qui s’exprime pour J. Bardella comme futur candidat à la présidence tient à ce qu’il serait, un peu moins que M. Le Pen, « le représentant d’une extrême droite nationaliste et xénophobe » et davantage qu’elle, « le représentant d’une droite patriote attaché aux valeurs traditionnelles », ce qui est plus valorisant et moins agressif. Si Jordan Bardella est préféré à Marine Le Pen, c’est aussi qu’il est jugé plus sympathique et chaleureux (47 % contre 38 %), qu’il inspire plus confiance, qu’il est plus capable de rassembler même s’il est moins capable de prendre des décisions. Le RN autrement est plus sympathique et plus proche.
Il gagne également en crédibilité : il est jugé capable de participer à un gouvernement (44 %, en progression de 3 points, contre 37 % d’avis inverse, même si le pourcentage important des non réponses, 19 %, laisse perplexe) ; il est considéré comme le principal opposant au gouvernement Lecornu ; enfin, une forte majorité (69 %) pense qu’il peut un jour accéder au pouvoir.
Le succès de la dédiabolisation est donc certain. Pour autant, la progression reste fragile : les sentiments en première intention à l’égard du RN sont négatifs à 48 %, positifs à 42 %. Il n’est pas certain que l’adhésion d’ensemble se maintienne lorsque l’interrogation va au-delà d’un sentiment d’adhésion globale : seulement 27 ou 29 % des personnes interrogées adhèrent à la fois aux constats et aux solutions de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, 22 ou 19 % n’adhérant qu’aux constats et pas aux solutions. Les réponses sur les propositions de politique économique du RN sont vaseuses : on ne sait pas trop si elles sont de gauche ou de droite et 26 % des personnes interrogées sont sur ce point sans opinion, le tout pouvant refléter soit une grande indifférence au programme économique du parti, soit le flou voire l’incohérence de celui-ci. Enfin, sur l’impact de l’arrivée au pouvoir du RN sur l’amélioration des politiques publiques, seules 4 d’entre elles, la sécurité, la réindustrialisation, la qualité des services publics et le pouvoir d’achat, recueillent des scores supérieurs à 40 %. Quant à l’adhésion aux positions internationales du RN, elle est incertaine : Poutine comme Trump sont mal jugés et les dirigeants du RN sont parfois jugés trop proches d’eux (à 31 % pour Poutine, à 25 % pour Trump). Il est vrai qu’avec près de 40 % de personnes sans opinion sur la question, les données manquent de solidité.
De plus, revers de la dédiabolisation, l’image de rupture dont le parti bénéficiait n’est pas si nette : 30 % seulement des personnes interrogées jugent que le RN est le seul à pouvoir faire de la politique autrement, 50 % pensant qu’il fait de la politique comme un autre. 31 % seulement pensent qu’il ferait mieux que les autres et 31 % ni mieux ni moins bien.
L’image du RN est donc un peu plus contrastée que certaines réponses pourraient le faire croire.
Est-ce qu’une telle étude permet aux autres partis de construire une stratégie à l’égard du Rassemblement national ? Ceux-ci sont aujourd’hui soit sur le point de s’allier avec lui (c’est manifestement le cas pour la grande majorité des électeurs Les Républicains, dont la dérive explique en grande partie la progression du RN), soit tétanisés, persuadés que leurs anathèmes ne serviront à rien et que l’arrivée au pouvoir de ce parti est inéluctable. Or, il importerait de faire des contre-propositions et de trouver des angles d’attaque.
L’étude indique à la fois que le parti s’est normalisé et qu’il ne fait plus peur, mais aussi qu’il a réussi à imposer sa vision de l’immigration et les solutions qu’il préconise : y figure, à la fin, un récapitulatif de l’évolution de l’opinion publique sur les mesures à prendre en ce domaine (interdiction du voile, suppression du droit du sol, préférence aux nationaux…) qui montre une adhésion croissante à des opinions extrémistes et constitutionnellement inapplicables. Cette dimension doit être combattue : même si elle est baptisée xénophobie ou défense d’une identité nationale et des modes de vie traditionnels, c’est une guerre contre les musulmans qui est engagée, dont les connotations racistes sont claires. Reste à construire des démonstrations qui s’opposent à ces opinions et surtout à définir et à plaider d’autres orientations sur une politique d’immigration acceptée.
L’on sait toutefois que le vote Rassemblement national s’explique pour beaucoup par l’indifférence des pouvoirs publics devant le mauvais fonctionnement des services publics, éducation, accès aux soins, transports, et au sentiment de déclassement des classes moyennes : il est indispensable de donner des perspectives positives concrètes en ces domaines. Il faut faire attention aux gens, ce que les pouvoirs successifs n’ont pas fait.
Au-delà, l’étude de Verian laisse transparaître les interrogations, les fragilités, voire les incohérences du programme du RN sur les questions économiques (libéralisme ? revendications sociales ?) ou internationales. Reste là aussi à montrer les failles et à élaborer des contre-propositions.
Les réactions à l’enquête Verian témoignent d’une résignation excessive : le RN progresse, c’est vrai, et son image s’améliore. Mais il garde des fragilités et il est moins solide que l’image qui en est le plus souvent donnée.