Violences policières gratuites: l’étonnante attitude des policiers

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Violences policières gratuites: l’étonnante attitude des policiers

Plusieurs affaires récentes de violences policières gratuites sur des personnes non agressives amènent à s’interroger sur la mentalité et les pratiques policières. Dans ces affaires, la scène a été filmée et il n’y a pas de doute sur le caractère des violences : il en est ainsi pour le tabassage des Gilets jaunes dans un fast-food en 2018, affaire actuellement en cours de jugement ; il en est de même pour « l’affaire Maria » en 2018, une jeune femme de 19 ans grièvement blessée par des policiers à Marseille, lors d’une journée de manifestation mais dans une rue calme, alors que la jeune fille sortait du travail  ;  idem pour  l’affaire Zegler, un homme noir tabassé alors qu’il rentrait dans son studio de travail en 2020, affaire non encore jugée sur laquelle la Défenseure des droits s’est prononcée en novembre 2025 ; idem pour des vidéos de la manifestation de Sainte-Soline de 2023 révélées en novembre 2025 (qui visent des manifestants lointains qui ne menacent pas les policiers même si elles montrent aussi des actes de violence de certains d’entre eux), enfin de la gifle et du crachat reçus par un jeune de Saint-Denis à l’automne 2025, cas où le policier en cause a été jugé récemment.

Quels sont les points communs entre ces scènes de violence ?

La première, c’est qu’elles paraissent totalement gratuites, dans des circonstances où le policier n’est pas menacé.  L’on peut comprendre qu’un policier mobilisé toute la journée dans une manifestation violente soit fatigué, exaspéré, à bout de nerfs, et bouscule ou insulte. Mais pourquoi, dans certaines affaires, frapper si violemment et si longuement des gens à terre qui ne sont pas agressifs ou gifler une personne qui ne représente aucune menace ? La réponse semble bien être le sentiment de toute-puissance que peut procurer le rabaissement d’autrui. Ce sentiment peut procurer du plaisir, on le mesure dans la vidéo de Sainte-Soline, où les policiers exultent quand ils ont atteint une cible, surtout la tête. C’est aussi la seule explication du tabassage de Maria, du cas Zegler ou de la vidéo de Saint Denis. La personne choisie est sans défense, on la coince dans un coin et on lui apprend qui est le maître, au soir d’une manifestation difficile ou dans une confrontation impulsive. Ces incidents traduisent ainsi la conception qu’a le policier de son métier : il doit s’imposer à la population. C’est d’ailleurs une des conclusions d’une étude de 2024 réalisée à la demande du Défenseur des droits sur la déontologie des policiers. Le policier a une conception « répressive » de son rôle : ce qui compte, c’est moins le droit que sa mission et il doit avant tout se faire respecter. Dans ce cadre, la victime est déshumanisée : c’est un manifestant et tous les manifestants sont dangereux et doivent se soumettre ; c’est un jeune à Saint-Denis où la drogue foisonne et il doit baisser les yeux. C’est un homme noir qui ouvre une porte et le soupçon d’une éventuelle délinquance est immédiat.

La deuxième caractéristique (elle découle de la première), c’est le mensonge ou le refus de reconnaître une faute. Dans l’affaire Zegler, les policiers rédigent un P-V mensonger et nient tout propos raciste. Dans l’affaire de Saint-Denis, le policier mis en cause invente devant l’IGPN une situation de légitime défense que celle-ci refuse d’admettre puis, devant le tribunal, évoque un « contexte hostile », un crachat antérieur de la victime, une gifle certes trop précipitée mais donnée par anticipation d’une agression qui allait venir. Dans l’affaire Maria, les policiers aujourd’hui mis en cause ont tous nié être dans la rue au moment de l’agression. Pour le tabassage des Gilets jaunes, certains policiers ont admis la faute et d’autres n’ont pas jugé leurs gestes disproportionnés. « Je ne peux pas m’excuser d’avoir fait mon travail », ont dit plusieurs d’entre eux. Tous ont incriminé la mauvaise gestion de la manifestation par leurs supérieurs : la faute, ce n’est pas eux qui l’ont commise. Surtout, tous ont eu un geste très étrange, arriver au tribunal en uniformes de parade avec casquettes et galons, comme pour signifier, dans ce face-à-faire avec des victimes, que ce sont eux qui représentent la loi et l’ordre (le tribunal leur a ordonné d’enlever leur veste et leurs galons). En fait, il est très douteux que la conscience de la faute existe : notons toutefois une superbe exception, avec le policier de Marseille qui a reconnu avoir menti et avoir été présent lors de l’agression de Maria.

Troisième caractéristique, s’il existe un policier témoin et si des cadres sont présents, ils n’interviennent pas : c’est le cas des policiers qui arrivent en renfort dans l’affaire Zegler et assistent avec indifférence au tabassage, des cadres qui encouragent des tirs illégaux à Sainte Soline, du policier qui, à Saint Denis a assisté à la scène de la gifle sans intervenir (non mis en cause par le parquet et finalement sanctionné par le tribunal pour passivité), du cadre présent à proximité du tabassage des gilets jaunes et qui n’est pas intervenu, des cadres des policiers de Marseille qui s’étaient tous engagés à garantir l’omerta.  Cette défense n’est pas que corporatiste : elle est le résultat d’une conviction. Les policiers sont dans le camp des honnêtes gens contre les délinquants. Il faut les défendre. C’est sans doute ce que pense la préfecture de police quand, dans l’affaire Zegler, elle n’ouvre pas de procédure disciplinaire contre les policiers en cause ou ce qu’a pensé le juge qui a essayé par deux fois de clore par un non-lieu l’affaire Maria avant que le parquet et la Cour d’appel rappellent que toutes les investigations n’avaient pas été menées. L’encadrement tolère, voire encourage, moins la justice aujourd’hui.

En 2011, l’universitaire Fabien Jobart évoquait déjà « une force publique incapable de maîtriser ni même de connaître sa propre dérive ». Face à cela, l’on ne peut que regretter une formation insuffisante, un management en déliquescence et une réflexion trop pauvre sur le rôle du maintien de l’ordre. C’est une autre conception de la mission des policiers qu’il faudrait faire prévaloir, y compris lors des manifestations. Mais les ministres de l’Intérieur ne s’en soucient guère, qui veulent avant tout de bonnes relations avec les syndicats policiers. La prise d’une conscience n’est pas pour demain…