Un rapport sénatorial de mai 2026 (Les marges des industriels et de la grande distribution) repart à l’attaque sur les relations entre les producteurs, agriculteurs ou entreprises agro-industrielles et la grande distribution. Le constat est sans nuances et plutôt convaincant.
En théorie, depuis les lois Egalim, le prix d’achat par la grande distribution doit tenir compte des coûts de production et de leur évolution d’une année sur l’autre. Cette disposition avait pour objectif de donner un cadre aux négociations annuelles entre producteurs et distributeurs et d’empêcher que ceux-ci n’abusent de leur position. Le bilan fait aujourd’hui par le Sénat montre que rien n’a changé.
En réalité, le prix est négocié sur la base d’un rapport de force établi par les distributeurs, qui tient compte de la force de négociation de leur interlocuteur et du caractère, substituable ou non, du produit qu’il veut vendre. Dans la grande majorité des cas, le prix proposé par le producteur sur le fondement d’indicateurs de charges subit, lors de la négociation, une « descente tarifaire », tenant compte de remises inconditionnelles immédiates et /ou de ristournes conditionnelles (partenariat ou coopération commerciale ou ristournes pour services rendus au niveau international). Certaines prestations peuvent en outre être imposées au producteur (recours à des entreprises du même réseau que le distributeur) et il peut subir des frais supplémentaires, frais de gestion liées à certaines prestations, pénalités diverses…). Enfin, les différentes enseignes ont recours à des centrales d’achat qui, situées à l’étranger, ne sont pas soumises à la loi française : elles disent que ce type de négociation est réservé aux multinationales de production mais ce n’est pas exact, selon le rapport sénatorial comme selon l’organisme Que choisir.
Le rapport donne ainsi l’exemple d’un industriel qui, au nom de la « matière première industrielle », demandait une augmentation de 1,95% du prix d’achat pratiqué l’année précédente par la grande distribution : une enseigne a pris ses produits avec une augmentation de 0,3 %, les autres ont baissé le prix d’achat de l’année précédente. La négociation est particulièrement difficile pour les producteurs de « produits de marque distributeur », moins chers et qui représentent un débouché pour nombre de PME de l’industrie agro-alimentaire sur lesquelles la pression s’exerce durement.
La concentration des enseignes (deux d’entre elles, Leclerc et Carrefour, captent près de 50 % du marché), renforcée par les alliances au sein de centrales d’achat communes, joue en faveur de la grande distribution, qui n’hésitent pas, pendant la négociation, à user de brutalité, de menaces, de contrainte.
Quant aux prix de vente au consommateur, ils ne reflètent pas le prix d’achat aux producteurs mais plutôt la stratégie commerciale du distributeur : celui-ci va « surmarger » certains produits (le bio par exemple) et accepter une marge faible ou nulle pour d’autres. Au demeurant, de 2021 à 2024, les prix de vente des marques nationales pratiquées ont été nettement plus élevés que les tarifs d’achat des produits.
Le rapport considère que la grande distribution s’approprie 40 % de la valeur de la chaine alimentaire, alors que les agriculteurs en reçoivent 8 % et les industries agro-alimentaires 14 %, le reste allant aux importations. Certes, les données financières de la grande distribution ne le montrent pas, qui témoignent d’une marge nette faible : mais la marge n’est pas la bonne mesure de la rentabilité des distributeurs, qui se rémunèrent également sur les services rendus. De plus, dans les réseaux de grande distribution où les magasins sont gérés de manière indépendante, on ne connaît pas l’ensemble des marges.
Quant aux contrôles de la DGCCRF (l’administration en charge de vérifier l’application de la loi par les commerçants), ils vérifient les caractéristiques formelles des contrats entre producteurs et distributeurs, mais n’en analysent pas l’économie générale.
Le rapport, qui s’insurge contre la politique des prix bas et entend défendre les intérêts des agriculteurs et des industriels, réclame l’application de la loi, grâce au renforcement des regroupements de producteurs qui peuvent s’imposer davantage aux distributeurs, avec une construction solide des prix de production et davantage de contrôles. Les marges arrière des distributeurs doivent être mieux connues et mieux contrôlées, de même que leurs prestations de services, et les centrales européennes doivent appliquer la loi.
Qu’ont répondu les distributeurs ? Eh bien, rien sur le fond. Ce qu’ils ont fait valoir, c’est la différence entre les prix demandés par les producteurs et les prix de vente sur un panier de marchandises, pour démontrer combien les négociations menées allaient dans un sens favorable au pouvoir d’achat du consommateur. Mais c’est une réponse à côté : il n’est pas certain du tout que le consommateur bénéficie, sur tous les produits qu’il achète, des négociations menées, ou pas intégralement : l’enseigne y trouve son compte ; la vraie question, celle du prix juste, impose sans doute de renoncer à baisser les prix à l’aveugle, sans tenir compte des couts de production : Que choisir, dans une analyse des pratiques de la grande distribution, souligne que la pression sur la baisse des prix alimentaire est à courte-vue, parce qu’un système fonctionne bien quand tous les acteurs y trouvent leur intérêt. De plus, la politique actuelle conduit à tirer vers le bas les produits de faible valeur nutritionnelle, tandis que les prix des produits frais et sains augmentent.
En définitive, la question est posée à l’État : comment compte-t-il faire appliquer la loi ?