

L’Insee a publié, comme chaque année, les données dont il dispose sur l’évolution de la pauvreté en France : en juillet 2026, celles-ci portent sur 2024. Cette année-là, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté, soit 15,4 % de la population, taux stable par rapport à 2023, mais toujours le plus haut niveau atteint depuis 1996. Cependant, par rapport à 2023, les gains de pouvoir d’achat, du moins quand ils sont calculés à partir des seuils qui séparent les déciles de revenus (D1 est ainsi le plafond du premier décile et D9 le seuil du dernier), sont supérieurs pour les premiers déciles (les plus modestes) par rapport aux déciles les plus élevés : les inégalités mesurées par le rapport D9/D1 ne s’aggravent donc pas. Il n’en est pas de même si, au lieu de raisonner à partir des seuils entre déciles, on raisonne par masses de revenus, en rapportant la somme des niveaux de vie des 20 % les plus riches à la somme des 20 % les plus pauvres. Les 20 % les plus aisés détiennent 38,8 % des niveaux de vie et les 20 % les plus modestes 8,4 % : le rapport entre les deux groupes, qui atteignait 4,4 en 2017, est de 4,62 en 2024. Les inégalités s’accroissent, lentement mais sûrement.
L’évolution de l’indice de Gini va dans le même sens. Cet indice est l’indicateur le plus exact puisqu’il mesure la dispersion des revenus : les inégalités de revenus, qui seraient maximales à 1, sont considérées comme très élevées aux États-Unis avec un indice de Gini de 0,415 en 2024, et très faibles aux Pays-Bas, avec un indice de 0,259. Quant à la France, l’indice de Gini a augmenté de 2023 à 2024, passant de 0,297 à 0,320. Il a progressé depuis 2017, où il était de 0,281. Il est désormais supérieur à la moyenne européenne (0,294), la Suède, la Belgique, la Pologne ayant, avec les Pays-Bas, un indice nettement inférieur.
Il faut noter que ces chiffres préoccupants sur la pauvreté et les inégalités sont obtenus après redistribution sociale et fiscale : c’est dire combien cette redistribution, tant attaquée en cette période de difficultés des finances publiques, est indispensable. Dans son rapport sur Les minima sociaux et les prestations de solidarité (2025), la DREES démontre que, sans la redistribution opérée grâce aux prestations de solidarité (minima sociaux, allocations de logement, prime d’activité, prestations familiales), la pauvreté augmenterait d’environ 7 points (elle dépasserait 20 %) : les prestations de solidarité représentent en effet 36 % du revenu des personnes pauvres.
La pauvreté est concentrée su quelques catégories
La pauvreté touche particulièrement certains segments de population : elle est corrélée à l’âge, à l’emploi, à la monoparentalité.
La pauvreté touche massivement les enfants et les jeunes : 22 % des moins de 18 ans sont pauvres. Il s’agit surtout des enfants de familles monoparentales, immigrées ou de demandeurs d’emploi. Au-delà de 18 ans, le taux de pauvreté décroît avec l’âge, passant progressivement de 18,6 % avant 30 ans à des taux inférieurs à la moyenne nationale après cet âge, taux qui vont en décroissant jusqu’à 9,9 % pour les plus de 75 ans. La tranche de population sacrifiée en ce domaine, ce sont donc les jeunes : les personnes âgées bénéficient d’un système de retraites qui, hormis les toutes petites retraites, les maintient en-dehors de la pauvreté. Les jeunes n’ont pas ces protections : c’est en particulier leur difficile insertion dans la vie active, surtout pour les non diplômés, qui explique leur taux de pauvreté.
La situation d’emploi est en effet décisive : les chômeurs sont pauvres, à 36 %. Ce chiffre devrait faire réfléchir tous ceux qui, dans la majorité macroniste, ont plaidé pour les réformes successives de l’assurance chômage, considérée comme un encouragement à l’oisiveté d’une population recevant des prestations trop élevées.
La solitude est aussi un facteur de pauvreté : les ménages monoparentaux sont pauvres à 34 %.
Enfin, les populations immigrées connaissent également une pauvreté accrue (seuls les chiffres de 2021 sont disponibles) avec un taux supérieur à 30 %, parce que les familles sont plus nombreuses, les femmes plus rarement actives, les hommes, majoritairement peu qualifiés, davantage touchés par le chômage.
Cependant, la pauvreté est difficile à mesurer et les chiffres produits sont contestables, parfois surestimés, parfois sous-estimés.
Le taux de pauvreté est fixé conventionnellement à 60 % au niveau de vie médian qui sépare la population en deux parts égales (le niveau de vie est un outil de mesure qui tient compte de la composition du ménage). En France, en 2024, le niveau de vie médian atteint 2228 € pour une personne seule et 4011 € pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans.
Le seuil de pauvreté (60 % du revenu médian) soit, en 2024, 1337 € pour une personne seule, ne mesure pas la pauvreté en valeur absolue (ce qui, il faut l’avouer, serait difficile et sans doute réducteur) mais en valeur relative : c’est donc davantage un indicateur d’inégalité qu’un indicateur de pauvreté et les comparaisons entre pays sont à regarder avec prudence, un pauvre français étant bien plus riche qu’un pauvre de Haïti.
Ce seuil est conventionnel (naguère, la France mesurait la pauvreté à 50 % du niveau de vie médian) et, surtout, paraît beaucoup trop large, comme le note L’Observatoire des Inégalités, qui préfère continuer à utiliser le seuil de 50 %, soit, en 2024, 1114 €. Avec ce seuil, le nombre de personnes pauvres baisse nettement (5,6 millions au lieu de 9,8), de même que le taux de pauvreté (8,8 %). L’on mesure alors l’importance des conventions de mesure choisies.
Au demeurant, l’étude de l’Insee qui utilise le seuil de 60 % calcule aussi l’intensité de la pauvreté, c’est-à-dire l’écart entre le seuil de pauvreté et le revenu moyen des personnes pauvres, qui lui est nettement inférieur (presque de 20 %) et atteint 1074 €. C’est reconnaître que le seuil de 60 % agglomère des situations qui n’ont pas grand-chose à voir, familles très modestes qui vivent chichement, chômeurs de longue durée, pauvreté sévère du bénéficiaire du RSA et très grande pauvreté. Mieux vaudrait donc utiliser le seuil de 50 %
Reste que la progression de la pauvreté, depuis l’année (2002) où le taux de pauvreté a atteint son niveau le plus bas, est spectaculaire dans les deux cas : à 50 % du revenu médian, le taux est passé depuis 22 ans de 6,5 % à 8,8 % de la population et, à 60 %, de 12,9 à 15,4 %.
Les pays qui mesurent la pauvreté en valeur absolue, en Afrique ou en Asie, rencontrent au demeurant des difficultés proches pour composer le panier de biens de consommation qui permet de dépasser le seuil de pauvreté. L’Insee calcule lui aussi le pourcentage de personnes en situation de privation matérielle et sociale : il définit l’état de privation comme caractérisant une personne qui ne peut accéder à 5 de 13 éléments considérés comme nécessaires pour disposer d’un niveau de vie correct (pas de possibilité d’acheter des vêtements neufs, pas de possession de deux paires de chaussures, impossibilité de se chauffer correctement, dettes …) : en 2025, 13,5 % de la population sont en situation de privation, dont 35 % des chômeurs et 30 % des familles monoparentales. Les données ne se recoupent qu’imparfaitement toutefois avec celles de la pauvreté monétaire, autre signe de l’imperfection des outils de mesure.
Enfin, la mauvaise mesure de la pauvreté tient aussi à l’omission de certaines populations : l’Insee calcule la pauvreté à partir d’une enquête sur les revenus qui ne couvre que les populations en logement ordinaire et seulement en France métropolitaine. Ne sont donc pas décomptées des populations pourtant susceptibles de connaître un taux de pauvreté élevé : population vivant dans les DOM, personnes, jeunes ou âgées, résidant en foyers, en communautés, en mobil home ou, tout simplement, SDF. Sont exclues également, pour des raisons statistiques, faute de connaître les aides familiales reçues, les ménages sont la personne de référence est étudiante. En 2021, l’Insee estimait que le nombre de pauvres, officiellement 9,1 millions, aurait été porté à 11,2 millions si les personnes omises avaient été décomptées, soit un taux de pauvreté passant de14,5 à 17,8 %.
Quant aux indicateurs d’inégalités, ils sont eux-mêmes faussés en ne prenant en compte, quand ils mesurent les écarts entre les personnes riches ou aisées et les personnes modestes ou pauvres, que les revenus. L’autre grande différence entre les deux populations, c’est le patrimoine : les 10 % les moins fortunés possèdent une somme allant de rien à 6000 € maximum et 28 % des personnes rentrant dans les critères de privation sont incapables de faire face à une dépense imprévue de 1000€. Les 10 % les plus fortunés possèdent en 2024 au moins 857 000 €, les 5% les plus fortunés au moins 1 268 000 et le 1 % plus de 3 millions. Or, le patrimoine, même modeste, améliore le niveau de vie (il dispense souvent de payer un loyer) et surtout assure une protection contre les aléas.
Une pauvreté mal combattue, particulièrement depuis 2017.
Le dernier plan contre la pauvreté date de 2018, avec des mesures inégales, dont certaines semblaient anecdotiques et d’autres fondamentales. Le constat d’alors reste peu discutable : la lutte contre la pauvreté est complexe, du fait de la difficulté à sortir des minima sociaux et de la reproduction de la pauvreté d’une génération à l’autre. Au-delà de la création de places de crèches dans les quartiers de la politique de la ville ou de l’engagement qu’aucun enfant ne dormirait plus à la rue et que les familles bénéficieraient de logements durables, un parcours de formation devait être offert à tous les jeunes de 18 ans, pour réduire le nombre des NEET (jeunes de moins de 30 ans qui ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation), dont on estimait alors le nombre à 1,6 million. Quant aux personnes non insérées professionnellement, un service public de l’insertion et de l’emploi devait garantir un accompagnement vers l’emploi.
Le bilan est plus que médiocre : certes, la hausse de la prime d’activité, décidée fin 2018 à la suite du mouvement des Gilets jaunes, a eu un effet important sur le taux de pauvreté (sans doute – 0,6 point). Mais la garantie à tous les jeunes d’un parcours de formation n’a jamais existé et, si les NEET ont diminué, ils sont toujours nombreux en 2026, 1,4 million. Selon l’évaluation du plan pauvreté effectuée en 2022, la mise en place d’un service public de l’insertion et de l’emploi était alors au stade de l’expérimentation : elle semble l’être encore aujourd’hui.
De plus, pendant le 2e quinquennat Macron, la politique de l’emploi a paru se concentrer sur la diminution des droits à l’assurance chômage et sur la loi Plein emploi du 18 décembre 2023, qui dispose que le contrat d’engagement des demandeurs d’emploi comportera désormais un plan d’action pour l’insertion, avec, en fonction de l’intensité de l’accompagnement jugé nécessaire, une obligation de 15 heures d’activité au minimum pour tous ceux qui auront besoin d’un accompagnement, parmi lesquels les bénéficiaires du RSA orientés vers une insertion professionnelle.
S’agissant de ceux-ci, une expérimentation a été lancée dès 2023, qui a concerné 18 départements en 2023 et 29 de plus en 2014. Le bilan que tire la DARES au 30 juin 2026 de l’expérimentation de cet accompagnement est plus que mitigé : les bénéficiaires ont été davantage suivis, avec plus de rendez-vous, mais les formations ou les mises en relations avec des entreprises n’ont que peu augmenté et l’accompagnement n’a pas vraiment changé de nature. Davantage de bénéficiaires ont trouvé un emploi, mais, pour une part dominante, il s’agit de contrats aidés. Reste à voir si la généralisation de 2025 a changé la donne, ce dont on peut douter. Il est à craindre que les concepteurs de la réforme du RSA rénové aient méconnu l’ampleur et le coût de l’effort d’accompagnement dont ont besoin les laissés pour compte de l’emploi. Les bénéficiaires du RSA comme les demandeurs d’emploi de longue durée ne le sont pas par choix : les ramener à l’emploi est bien plus compliqué qu’une injonction venue d’en haut.
Sur un point, on mesure que la réforme a des conséquences néfastes à la lutte contre la pauvreté : le durcissement des sanctions imposées aux bénéficiaires du RSA pour manquement aux obligations d’insertion est appliqué de manière très différente selon les départements, parfois en méconnaissance des textes, parfois avec une grande dureté.
Agir le plus tôt possible ?
Une étude de février 2026 du Haut-commissariat à la stratégie et au plan, La pauvreté en héritage, étaye la conviction intuitive selon laquelle la pauvreté se transmet d’une génération à un autre : l’étude, qui a suivi une cohorte de jeunes de la sixième jusqu’à 26-27 ans, montre que, plus l’exposition à la pauvreté en début de collège est intense (l’étude utilise des critères d’intensité de pauvreté), plus les conditions de vie à l’entrée dans l’âge adulte sont défavorables : sortie précoce du système scolaire, probabilité accrue de n’être ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), et de percevoir un bas salaire en cas d’emploi.
A l’adolescence, la pauvreté se transmet par trois voies, niveau du diplôme acquis, parentalité précoce qui éloigne les filles de l’emploi, contexte socioéconomique de la commune de résidence qui bouche l’horizon.
La conclusion plaide bien évidemment pour prévenir en amont ces trajectoires défavorables et trouver des leviers d’action pour les contrer : davantage de mixité sociale dans les établissements, soutien scolaire massif, accompagnement préventif. La pauvreté est donc un phénomène bien pire que le manque d’argent. C’est souvent une pauvreté de destin.
Aujourd’hui, la France connaît une dynamique progressive d’augmentation du nombre de pauvres : son avenir est en jeu. L’étude de l’Insee devrait être un cri d’alerte. Mais personne n’est là pour entendre.
Pergama, le 20 juillet 2026