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Présidentielles : vers l’effondrement ?

La France semble bien être, depuis la dissolution de 2024, dans une situation désespérante : crise politique, absence de majorité en capacité de prendre des décisions fortes tendant à un redressement économique et financier, baisse de pouvoir d’achat et augmentation des intérêts de la dette due à une situation internationale troublée, crise climatique et agricole, crise dans les services publics, la santé depuis longtemps, désormais la justice, l’éducation voire la police, et, depuis ce week-end, un recours à des violences endémiques …Le sentiment se répand aujourd’hui qu’il ne s’agit pas seulement d’une crise passagère mais d’un vrai passage à vide, voire d’un déclin durable, avec des inquiétudes sur la capacité du pays à retrouver un niveau de croissance plus dynamique et à éviter un déclassement, même si les économistes ne sont pas d’accord entre eux sur ce diagnostic.

On aurait pu penser que, dans ce contexte, les élections présidentielles de 2027 serait l’occasion d’un bilan sans complaisance de la situation, avec des propositions sérieuses de redressement. Emmanuel Macron, qui a depuis longtemps perdu la confiance du pays (15 % d’opinions favorables aujourd’hui) et dont la morgue a suscité une détestation profonde, allait partir, on pouvait peut-être réinitialiser la machine et repartir d’un pied nouveau.

Eh bien, pas du tout.

Ce que l’on voit, c’est un éparpillement inédit de candidatures peu exaltantes et des programmes bâclés, toujours partiels, soit démagogiques, soit datés, ou alors ambitieux mais sans grande vraisemblance tant ils paraissent clivants.

Les enquêtes électorales actuelles ne peuvent prédire les résultats d’un vote encore lointain. Toutefois, l’étude approfondie de l’électorat et de ses appartenances politiques (La structure de l’électorat français à 9 mois de la présidentielle de 2027, étude de Terra Nova, 2 septembre 2026) est très éclairante. L’avenir reste aujourd’hui présenté comme incertain, dans l’attente d’une rationalisation du paysage électoral attendu pour la fin de l’année. Cet avenir est pourtant plutôt prévisible : même si, par miracle, elle évitait l’élection de Marine Le Pen, la France ne va pas bien s’en sortir.

Un éparpillement des candidatures certes en trompe l’œil, mais nocif

Par définition, face à un parti dominant (le Rassemblement National écrase le paysage électoral, avec environ un tiers des intentions de vote au premier tour), tout éparpillement des candidatures semble mortifère. Il est d’abord le signe du désarroi du pays et de l’affaissement continu des partis traditionnels, à droite et à gauche, qui ne parviennent ni à imposer une ligne ni à faire émerger un candidat reconnu et consensuel. Il marque aussi l’échec complet du « dépassement » droite/gauche affiché par le « bloc central » depuis 2017, avec un Président élu grâce à une part de la gauche et qui n’a cessé de gouverner à droite. Aujourd’hui, LR, qui a jeté aux orties ses références gaullistes, est déchiré mais regarde ouvertement vers le RN ; une primaire sociale-démocrate très étroite a choisi son candidat mais l’on sait que celui-ci aura du mal à s’imposer à l’appareil socialiste ; les écologistes, malgré la candidature de témoignage de leur secrétaire générale, ne savent plus où ils en sont ; et la lutte des deux candidats du bloc central (qui certes n’ont pas tout à fait la même clientèle électorale, l’un tirant vers une droite âgée et soucieuse d’ordre et l’autre vers une jeunesse modérée) les affaiblit mutuellement.

A ce brouillage s’ajoute une confusion idéologique, les catégories populaires votant massivement à l’extrême droite en espérant une amélioration de leur pouvoir d’achat et une politique sociale à leur profit, tandis que la gauche, avec un projet social assez terne, se mobilise davantage sur des enjeux éducatifs, climatiques ou internationaux et sur la protection de l’état de droit.

Pour autant, cet éparpillement des candidats est-il vraiment un élément essentiel du débat électoral ?

Non, puisque l’on sait que la partie se simplifiera vite, entre un RN dominant, apparemment inoxydable (ni la condamnation de Marine le Pen pour détournement d’argent public, ni la révélation des propos antisémites de son président ne paraissent l’atteindre) et un possible second, sans doute loin derrière, à choisir entre J-L. Mélanchon, E. Philippe et, de manière moins probable, R. Glucksmann.

Oui, puisque le problème essentiel de ces potentiels seconds sera leur incapacité à rassembler au-delà de leurs soutiens de départ plutôt étroits.

S’agissant de la gauche (moins de 30 % de l’électorat), la fracture est structurelle et saignante :  une enquête de la Fondation Jean Jaurès (Radiographie de l’électorat de gauche à un an de l’élection présidentielle, juin 2026) révèle 4 familles de pensée différentes, dont deux seulement, environ la moitié de l’ensemble, sont susceptibles de voter pour le leader des Insoumis au second tour. Une analyse publiée par The Conversation (Alliance ou rupture avec Mélanchon, l’équation impossible de la gauche, septembre 2026) montre que, si Mélanchon peut espérer se qualifier au premier tour, il s’avère le pire candidat face à M. Le Pen pour l’emporter au second tour. LFI au demeurant ne cherche pas à s’allier avec le reste de la gauche et sabote même, par divers moyens d’intimidation, la candidature de R. Glucksmann : celui-ci a donc peu d’espace d’extension, sauf au centre ou sur les anciens sympathisants de gauche passés au macronisme…Il lui sera difficile de gagner avec un si faible réservoir de voix. La situation ne paraît pas bien meilleure pour E. Philippe. Le parti dont il est issu, LR, le rejette, la gauche et une part du centre voit en lui un héritier du macronisme et ses thèmes de campagne paraissent, de fait, remarquablement peu innovants. La dispersion des candidatures a une base émotionnelle : le candidat le plus proche, soupçonné de trahison, semble rejeté.

Des programmes fragiles, incohérents, flous, irréalistes, archaïques

 Peut-être est-il trop tôt dans la campagne pour juger des programmes, qui restent à affiner. Ceux-ci ont peu compté dans les campagnes précédentes : on en retenait surtout des orientations générales, quelques promesses et quelques formules. On aurait pu espérer que face à la multiplication des crises, la tendance s’inverse aujourd’hui : le programme, tant sur les objectifs à atteindre que sur la méthode à suivre, devient essentiel lorsque les débats se multiplient sur la gouvernance démocratique de l’État, le modèle social, le rétablissement des finances publiques, la détérioration du climat, l’avenir de l’industrie et de l’agriculture, l’éducation et les inégalités. Surtout, l’on aurait pu espérer que sa présentation traditionnelle, sous forme de liste à la Prévert, soit modifiée. Il faudrait affirmer des objectifs, avec des priorités ou des échéanciers, dessiner des chemins de long terme et des convergences, s’atteler sérieusement à la faisabilité des projets, financière et démocratique, tenir un discours de vérité sur les difficultés. Une telle méthode reste aujourd’hui inimaginable et on continue à bercer l’opinion avec un catalogue de bonnes intentions. Or, ce que reproche fondamentalement la population aux responsables politiques, c’est leur impuissance et leur incapacité à se projeter sur le long terme…et pourtant tout continue comme avant. De plus, l’éparpillement des candidatures a des effets pervers : comme on l’a constaté dans la primaire sociale-démocrate, les débats se polarisent sur les clivages faciles, l’animosité entre les personnes, le principe ou le refus des alliances et les questions internationales controversées, bref ce qui fait le buzz. Ce n’est pas ainsi qu’on sortira d’une crise généralisée.

Sur le fond, les programmes présentés n’ont au demeurant, que peu d’intérêt.

Passons sur le programme du Rassemblement international, dont La Grande Conversation a mis en lumière les incohérences et approximations dans leur traduction financière (RN : les mauvais comptes d’un budget dopé à l’IA, octobre 2026). De fait, l’illogisme et le caractère inapplicable du programme sont frappants : on comprend mal comment le RN pourra concilier le soutien aux agriculteurs et le conflit avec l’Europe sur la contribution française, appliquer à la fois la règle d’or financière, l’absence d’économies crédibles et des dépenses considérables (logement, pouvoir d’achat…), conjuguer l’absence de réponse à la crise climatique et la protection des populations ou l’apaisement du pays et la volonté d’imposer des référendums inconstitutionnels, affirmer la souveraineté de la France et plier devant Poutine…Il est vrai qu’au RN, l’opportunisme prévaut largement : sur le programme, on le sait, ce sera une navigation à vue.

Le programme d’E Philippe, quant à lui, revient vingt ans en arrière : retraite à 65 ans avec une couche de capitalisation, rétablissement des peines planchers, suppression des impôts de production et pacte fiscal avec les entreprises qui pourront fixer librement le temps de travail, limitation de l’immigration, refonte des allocations familiales, relance du nucléaire, décarbonation « maitrisée » (cela veut dire la plus faible possible), avec recours à la captation de carbone,  rétablissement des finances publiques en coupant dans les dépenses publiques et le nombre de fonctionnaires. Les récentes déclarations du candidat sur les manifestations lycéennes, qui n’y voit que violence gratuite et en ridiculise les demandes (« La cantine, c’est pas bon », « la journée, c’est trop long ») augurent mal de sa capacité à dialoguer avec une population élargie au-delà du cercle étroit de la droite âgée traditionnelle. Par de telles positions, E. Philippe consolide son électorat (on sent bien que les questions de sécurité vont constituer un axe de la campagne) mais il est bien possible qu’il consolide aussi son isolement.

Quant au programme de LFI, il est difficile de faire plus convenu : la fiscalité sur le patrimoine et les ménages aisés sera alourdie, le gain allant au financement des services publics, une part des nouvelles ressources fiscales permettant de réduire la dette. L’approche peut être jugée légitime, tout en restant très courte : que fait-on pour faire adopter de telles mesures en réduisant les tensions qu’elles génèrent ? est-on bien certain que la relance économique se résume à injecter du pouvoir d’achat ? Questions ridicules : le projet est une promesse d’affrontement et c’est l’affrontement le vrai message.

Enfin, R. Gluksmann a manifestement la volonté de construire un programme plus ouvert, plus ambitieux, moins étroitement centré sur les préoccupations de sa clientèle électorale. Il est le seul à prévoir une convention citoyenne sur l’immigration, à évoquer un nouveau contrat social avec les travailleurs et une politique de la jeunesse. Mais l’ensemble est encore très général et imprécis quant aux moyens mobilisés.

Dans ce contexte, il est pathétique de voir les organismes de réflexion économique et politique tenter de fournir du grain à moudre aux candidats en panne d’idées, tels la Cour des comptes qui publie des notes thématiques synthétiques « pour éclairer les citoyens » sur diverses politiques publiques (la modernisation de l’État, la fiscalité du patrimoine) ou le Conseil d’analyse économique qui propose en ce mois d’octobre une très intéressante Stratégie économique de ruptures pour la France, qu’aucun des candidats ne lira sans doute, ce qui, à vrai dire, est bien dommage.

Qu’en conclure ? Que la demande des citoyens ne sera pas satisfaite, celle qui transparaît dans l’enquête électorale CESI-IPSOS-BVA de septembre 2026, quand, face au risque de détérioration de l’état du pays (74 % l’anticipent), les sondés demandent, à 71 %, « un vrai changement social et politique ». Il y a seulement trois ans, en mars 2023, 59 % des sondés souhaitaient soit une réforme en profondeur, soit une réforme radicale de la société. En septembre 2026, ils sont 80 %. Il est vrai que, comme le souligne une note de la Fondation Jean Jaurès sur Les enseignements du sondage de septembre 2026, le dissensus est permanent sur les priorités (aujourd’hui, les questions économiques et sociales sont en tête, les enjeux environnementaux et démocratiques assez loin derrière) et sur les moyens à employer.

Ce serait le rôle des responsables politiques de transcender les divergences et de trouver des arbitrages applicables. Sinon, comment sauvegarder une cohésion politique et sociale ? Ils ne s’y essayent même pas. Récemment, le responsable d’un think-tank voué aux questions d’énergie et de climat, J-M Jancovici, pour expliquer son choix de réunir une Convention citoyenne sur ces questions juste avant les élections, expliquait crûment : « La raison n’a pas de prise sur le politique (…). Pour que les choses changent, il faut proposer la solution au problème et le pouvoir de nuisance si cette solution est refusée ». Quand la population a le sentiment qu’elle doit « imposer » aux responsables les mesures urgentes, la crise démocratique est là.

De plus, la volonté de changement fondamental telle qu’elle est ressentie peut conduire certains électeurs à confondre radicalité de forme et de fond et à voter pour les partis qui prétendent renverser la table sans être suffisamment solides pour construire un ordre différent, tels le RN et LFI.

Que va-t-il se passer ?

 L’étude récente de Terra nova sur La structure de l’électorat français à 9 mois de la présidentielle de 2027 mentionnée en introduction apporte d’importantes nuances à deux points présentés ci-dessus : elle montre d’abord que le « rejet global du politique » est bien moindre que ce que peuvent laisser croire les enquêtes qui multiplient des jugements très défavorables sur les motivations et les pratiques des responsables. La population n’est pas massivement « désaffiliée », même si elle a des critiques et des doutes. L’étude montre ensuite que la dispersion politique est moindre qu’il n’y paraît. Certes, 81 % de l’électorat (lors les 19 % désaffiliés ou indifférents) peuvent être rattachés à un univers partisan identifié, avec 5 grands « grands bassins électoraux », de la gauche radicale à la droite nationaliste, bassins qui correspondent à des systèmes de valeurs bien identifiés. Pour autant, ces bassins se recouvrent aux frontières (l’étude demandait le vote préférentiel de premier tour et les votes envisageables ensuite, pour identifier une « mobilité de voisinage ». Il est vrai que ce recouvrement est inégal, certains bassins (LFI surtout, droite nationaliste dans une moindre mesure) étant plus denses et plus fermés, d’autres plus ouverts. Aux présidentielles, aucun finaliste de toute façon ne pourra l’emporter sans sortir de son bassin d’ancrage.

Avec toutes les précautions d’usage (une campagne présidentielle est rarement écrite d’avance et les choix indiqués à Terra Nova par les électeurs sont ceux de l’époque, soit juillet 2026), l’étude conclut à la victoire de Marine Le Pen, parce qu’elle bénéficie d’une frontière plus ouverte avec la droite libérale, tandis que pour J-L. Mélanchon la frontière du centre est infranchissable, même si une part de la gauche sociale-démocrate accepte de voter pour lui. R. Glucksmann face à M. Le Pen perdrait à cause du mauvais report des voix LFI et d’un report médiocre du centre (la moitié). E. Philippe perdrait (cela reste cependant le meilleur candidat) parce que le rejet de M. Le Pen ne serait pas suffisant pour le faire bénéficier d’un bon report des voix de gauche et que la droite libérale-conservatrice préférerait largement voter M. Le Pen. Il est certain que la question des violences de rue lors des manifestations de l’automne jouera son rôle, probablement en faveur de l’extrême-droite. En définitive, l’étude de Terra Nova, qui colle au réel et éclaire le phénomène de dispersion, parvient aux mêmes conclusions que l’analyse un peu rapide de l’éparpillement des candidatures. De tels résultats impliquent cependant que le Front républicain contre l’extrême-droite ne fonctionne plus. S’il se réactivait, tout pourrait changer.

Pour autant, allons plus loin : le nouveau pouvoir, quel qu’il soit, aura du mal à gouverner, ne serait-ce qu’à cause de ses propres faiblesses : pour le RN, programme inapplicable, tension entre la tentation autoritaire et la volonté de rassurer, avec le risque de clash fondamental sur la politique migratoire et l’état de droit ; pour E. Philip, sans doute le seul des autres candidats à avoir une chance d’être élu, assise démocratique insuffisante et faible compréhension des demandes du pays. Dès lors que nous entrons dans une multiplication des problèmes et difficultés (et c’est bien le cas, du fait de l’incurie des responsables depuis une décennie), seul un pouvoir reconnu et soutenu peut réussir. Paradoxalement, le RN, fort dans la nuisance de l’opposition, sera faible au pouvoir et E. Philippe le serait tout autant.

Surtout, nous restons trop focalisés sur les présidentielles, portés par la conviction que, dans le système politique actuel, le Président peut tout. Or, ce sont les législatives qui compteront ensuite, car il est très probable que l’Assemblée sera dissoute. Et là, personne ne peut prévoir ce qui arrivera, majorité présidentielle donnant des marges d’action ou assemblée ingouvernable. Il peut en sortit un redoublement des désordres ou une volonté nouvelle d’organiser autrement les pouvoirs pour affronter les questions à enjeux, dette, climat, avenir économique.

Tristes perspectives, avant un sursaut qui viendra peut-être, plus tard…sans doute dans longtemps, et, enfin,  le « vrai » changement.

Pergama, le 19 octobre 2026