Fin des partis politiques, émergence des « mouvements »?

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Fin des partis politiques, émergence des « mouvements »?

Sur son site, « La République en marche » (LRM) se définit comme un mouvement, « un collectif citoyen », un ensemble de personnes « engagées » organisées en Comités locaux qui couvrent irrégulièrement le territoire et se retrouvent surtout dans le soutien à E. Macron. C’est aussi le cas de La France insoumise, qui appelle ses sympathisants à rejoindre ou à créer des groupes de proximité, dont le point fixe est l’appui à la candidature de J-L Mélanchon et aux candidats qu’il a désignés.

Partis versus « mouvements »

Dans un mouvement, à la différence d’un parti, l’adhésion est libre, on ne parle pas d’engagement durable (l’on s’engage à sa convenance, peu ou beaucoup) et la seule formalité est de souscrire à une Charte. La Charte de LRM décrit surtout l’aspiration à une nouvelle forme de démocratie, fondement de l’adhésion. Celle de La France insoumise encadre le fonctionnement des groupes de soutien. Les deux mouvements ont, il est vrai, défini un programme et investi des candidats, ce qui formalise bien davantage leur démarche et les différencie d’une association ou d’un club. Il est vrai aussi que LRM prépare un « congrès constitutif » et sa mutation en parti. Mais le mouvement continue, pour l’instant, à exister.

La différence est nette avec les partis, plus structurés, plus permanents.

De manière synthétique[1], sans rentrer dans les typologies compliquées des politistes qui cherchent à décrire la diversité du réel (parti de cadres /parti de masse, parti d’électeurs/ parti de militants…), les partis politiques assurent en théorie plusieurs fonctions. Pour concourir, comme le veut la Constitution[2], à l’expression pluraliste du suffrage, ils élaborent d’abord un projet politique : selon les termes de Georges Lavau, ils convertissent ainsi « en projets positifs des oppositions de vues qui risqueraient de ne demeurer qu’à l’état de conflits ». Ils structurent ainsi l’opinion publique et la canalisent tout en se faisant l’écho de ses préoccupations. Deuxième fonction, ils choisissent et forment des candidats aux élections et leurs propres cadres : ils animent ainsi les campagnes électorales et la vie interne du parti. Enfin, ils contrôlent leurs élus et, le cas échéant, les gouvernants, assurant en tout cas un lien entre les citoyens et le pouvoir et assurant une cohérence entre le parti et les choix de gouvernement.

Aujourd’hui, les partis s’affaiblissent et se vident parce que ces fonctions ne sont plus correctement assumées. Les mouvements prospèrent quant à eux parce qu’ils représentent un mode de participation à la politique plus souple et fondé sur l’implication personnelle.

Pour autant, si les partis actuels ne peuvent qu’être récusés, s’appuyer sur un « mouvement » est, pour l’exercice du pouvoir, une sacrée faiblesse.

Le discrédit des partis

La fonction programmatique n’est pas déconsidérée seulement parce que les responsables, une fois élus, oublient de respecter leur parole. Dans les partis de droite, cette fonction est traditionnellement faible et les choix du leader naturel y suppléent, jusqu’au moment (on y est) où aucun chef ne s’impose et où tout se met à sonner creux. Un parti qui passe en 3 mois du programme de F. Fillon au programme de F. Baroin n’a pas de programme ni, sans doute rien auquel se raccrocher.

Les partis de gauche quant à eux se sont construits sur des clivages idéologiques et sur une vision de synthèse des questions de société. Or, comme le soulignait dès les années 60 le politiste allemand Otto Kirchleimer[3], les mutations économiques et culturelles ont atténué les choix idéologiques. Face à la complexité de nos sociétés (pensons aux réformes du droit du travail ou au débat entre croissance et protection de l’environnement), les fresques explicatives héritées du XIXe siècle ou de l’immédiat après-guerre sont devenues inopérantes.

Les partis restés peu ou prou attachés à la doxa d’origine, comme le Parti communiste, se sont vidés parce que leur corpus idéologique n’apportait plus les réponses attendues.

Quant au parti socialiste, son drame est d’avoir cru pouvoir à la fois maintenir le crédo officiel d’un parti « vraiment de gauche », comme dirait Martine Aubry, des pratiques de terrain clientélistes et des choix de gouvernement centristes ou socio-démocrates : cela fait bien longtemps en réalité qu’il n’a plus de ligne idéologique claire. Dans un article récent[4], l’historien Alain Bergougnoux notait que le virage avait été pris en 1982-1983 : la campagne présidentielle de 1981 s’était faite sur des thèmes traditionnels de la gauche (extension des missions de l’Etat, avec, en particulier, les nationalisations, accroissement des droits et libertés, politique du temps libre), mais deux ans plus tard, le gouvernement décide d’adapter le pays à la mondialisation économique et de « l’européaniser ». Ce virage, constamment poursuivi ensuite, n’a jamais été assumé, le parti épousant la célèbre maxime de son dirigeant florentin, François Mitterrand, selon lequel « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». Il en meurt aujourd’hui.

Sans doctrine, sans cadre de réflexion, l’intensité de l’activité militante devient faible : en 2011, le Cévipof[5] décrivait un parti de vieux, dominé par des intérêts locaux, aux adhérents qui ne s’investissent que dans des réunions de section sans intérêt, faiblement relié aux forces syndicales ou associatives du pays.

Devenus simples marchepieds pour les élections et souvent coquille vide (les adhérents s’en vont, restent les élus et leurs collaborateurs), les partis s’éloignent tous d’une société avec laquelle ils ne sont plus en phase et qu’ils ne savent d’ailleurs plus vraiment comment transformer.

Les mouvements : une alternative volatile, superficielle, dangereuse

Les mouvements représentent l’espoir d’une démocratie vivante, participative, avec de vrais échanges, sans contraintes idéologiques à l’ancienne, qui refuse les arrière-pensées de carrière et la bureaucratie des vieux partis, en phase avec les forces vives de la société.

Intéressons-nous toutefois au cas de LRM, puisque le mouvement va participer à l’exercice du pouvoir. En l’occurrence, l’élan cache mal la faiblesse du travail de réflexion et de formation des cadres et des élus. Choisir ceux-ci dans la société civile est bénéfique : il est temps que la représentation nationale s’aère. Mais cela ne peut pas être au prix de l’amateurisme. Il faut notamment structurer la relation entre le gouvernement et les élus du mouvement au Parlement, maîtriser la difficile ligne de crête entre le soutien et le contrôle, voire dans certains cas, le refus. Des élus qui n’y ont jamais réfléchi et qui partent avec l’idée que l’élaboration de la loi est une question technique qu’il suffit d’apprendre[6]  vont vite se laisser écraser par un exécutif plus aguerri et perdre toute légitimité.

De plus, s’il est vrai que le clivage caricatural entre la droite et la gauche a contribué à scléroser le pays, tous les choix ne se valent pas : dans le domaine des libertés publiques ou du traitement fait aux migrants, il n’existe pas de zones de compromis. Or, le pouvoir actuel, avec le projet de loi antiterroriste et le rapport effaré du Défenseur des droits sur l’attitude des pouvoirs publics à Calais[7], file un mauvais coton. Il lui manque une ossature, un corpus de fondamentaux, qui freinerait son opportunisme et lui interdirait certains choix.

Quant au lien avec le pays, un « mouvement » favorise le zapping, d’une période de mobilisation à une période de retrait, de l’intérêt pour un débat à l’indifférence pour un autre, du vote à l’abstention. Les politistes ont largement repéré cette transformation de la relation au politique, qui consiste à se mobiliser pour une cause précise et un temps limité et non pas au long cours et sur un projet d’ensemble[8].  L’on en comprend les raisons (la volonté d’être impliqué, efficace et concret) mais la pratique est dangereuse. Le risque est fort alors que l’adhésion à LRM ne traduise qu’un engouement passager pour son leader. Or, le prestige charismatique d’E. Macron s’émoussera avec le temps et les difficultés, surtout si, aux rebours des choix initiaux de son mouvement, il se met à privilégier la « verticalité ».

 Reste, puisque les partis sont indispensables, à inventer un parti du 3e type, plus démocratique, moins rigide, travaillant en symbiose avec les différents corps sociaux. Le but ne serait pas de construire une explication du monde globale ni des solutions clefs en main. Il faut sans doute accepter plus de souplesse, plus de pragmatisme et rechercher l’équilibre juste question par question. Mais sans doute aussi faut-il structurer cette souplesse autour de quelques idées force, comme la fin des corporatismes, l’ouverture au monde, le respect des libertés de tous et le développement de formes de démocratie participative.  « Remettre la société en mouvement », cela demande des efforts sur la durée et, pour l’instant, les outils ne sont pas au rendez-vous.

 Suzanne Maury, IGAS, enseignante à l’IEP et à l’IRA de Lyon

[1] Voir la fiche Eduscol du Ministère de l’Education nationale destinée aux enseignants de terminale ES sur « La contribution des organisations politiques au fonctionnement de la démocratie ».

[2] Article 4 : Les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. (…). La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation.

[3] The Transformation of the Western European Party System, Otto Kirchheimer, Princeton University Press, 1966

[4] Alain Bergougnoux, « La seule rupture historique du PS, c’est celle de 1982-1983 », Le Monde, 6 septembre 2014

[5] Centre d’études de la vie politique française (Cévipof), « Qui sont les militants socialistes ? », in La revue socialiste, 2e trimestre 2011

[6] Voir Le Monde, « Quand les primocandidats mènent campagne », 11-12 juin 2017.

[7] Communiqué de presse, Visite du 12 juin du Défenseur des droits à Calais

[8] Le principe Démocratie, enquêtes sur les nouvelles formes du politique, Sandra Laugier, La découverte, 2014